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5 août : les ravisseurs de Florence Aubenas identifiés (Le Monde)
16 juin : Anne-Sophie Le Mauff refuse de quitter l'Irak (Le Nouvel Observateur)
15 juin : Décryptage de J.A. Richard sur RTL : Anne-Sophie Le Mauff doit quitter l'Irak
15 juin : Inter-Matin (France Inter) avec Florence Aubenas : Peut-on encore être journaliste?
14 juin : Retranscription intégrale de la conférence de presse de Florence Aubenas.
14 juin : Polémique autour de l'aide roumaine dans la libération de Florence Aubenas (Le Monde)
14 juin : Propos de François Bayrou sur LCI (AP) : On ne doit pas tout dire
14 juin : Nouvel Observateur : La maîtrise et la gloire par Jean Daniel
14 juin : Propos de Michèle Alliot-Marie (AFP) : Certaines infos doivent rester secrètes
14 juin : Interview d'Hasni Abidi (Tribune de Genève) : Des prises d'otages sous-traitées
13 juin : Dominique Bromberger (France Inter), Ce que l'on doit se résigner à ne pas savoir
13 juin : Georges Malbrunot (sur RTL) : On ne sait pas tout et c'est tant mieux
13 juin : Nouvel Observateur : Florence a bien été retenue avec les journalistes roumains
13 juin : Nouvel Observateur : Questions sur le rôle de Didier Julia
13 juin : Patrick Sabatier (Libération) : Certaines informations ne peuvent être révélées
13 juin : Nouvel Observateur : Didier Julia dit ne pas avoir interféré
13 juin : Chronique d'Isabelle Dath (RTL) : Pourquoi maintenant ?
13 juin : Nouvel Observateur : Aucune rançon n'aurait été versée
13 juin : Alain Duhamel (RTL) : ... et soyons hypocrites sur le reste!
13 juin : Nouvel Observateur : Déclarations variées autour d'une rançon
13 juin : Pierre Le-Marc (France Inter), Le retour de Florence Aubenas et les questions
13 juin : Philippe Douste-Blazy avec Jean-Michel Apathie (RTL Matin)
13 juin : Editorial de Serge July (Libération) : Merci à vous!
12 juin : Communiqué de Mélanie Betancourt : il reste une otage française...
12 juin : Interview de Pierre Martin-Roussel (Comité de soutien) : Objectifs atteints
12 juin : Interview de Robert Ménard (RSF) : Nous sommes fous de joie
12 juin : Communiqué officiel du Premier ministre
Vendredi 5 août - Le ravisseur de Florence Aubenas identifié
Article paru dans Le Monde du 05.08.05
Le chef des ravisseurs de la journaliste française de Libération Florence Aubenas, libérée le 11 juin après 157 jours de détention en Irak, s'appellerait Khaled Al-Akydyi, selon l'hebdomadaire français Le Nouvel Observateur.
"Son nom de guerre est Abou Sahar. Il se fait également appeler Hakim Ziab Hamid Al-Samaraï", écrit l'hebdomadaire, jeudi 4 août, à propos de l'homme que sa prisonnière appelait "The Boss" et que les services secrets français avaient baptisé "L'Imprécateur". Menaçant, il aurait continué de téléphoner à l'ambassade de France après la libération de la journaliste. Ce qui expliquerait pourquoi Florence Aubenas n'a pas confirmé qu'elle avait pour compagnons de détention les journalistes roumains.
Jeudi 16 juin - 10h08 - Le Nouvel Obs
L'envoyée de l'Huma refuse de rentrer
La journaliste Anne-Sophie Le Mauff, sommée de quitter l'Irak mercredi, a expliqué qu'elle devait rester au nom de la liberté de la presse et afin de fournir une information neutre. Elle est la dernière journaliste française sur place en permanence.
La journaliste de "L'Humanité" Anne-Sophie Le Mauff, à qui l'ambassadeur de France à Bagdad Bernard Bajolet a une nouvelle fois réclamé qu'elle quitte l'Irak, a expliqué mercredi 15 juin qu'elle pouvait "difficilement" partir. "Je suis en Irak aussi pour la liberté de la presse et je ne pense pas qu'il faille au jour le jour écouter les injonctions des politiques", a-t-elle expliqué sur LCI, interrogée depuis Bagdad. "Il faut que les autorités françaises comprennent que la liberté de la presse est essentielle pour informer le pays et que les journalistes ne peuvent absolument pas déserter l'Irak, étant donné que l'Irak deviendra un second Darfour".
Selon la correspondante de L'Humanité, seule journaliste française présente de façon permanente en Irak, "on ne peut pas non plus laisser aux journalistes de la coalition le libre soin de traiter l'Irak". "Ils n'ont pas suffisamment de neutralité, ils sont cachés dans des bunkers, donc c'est très difficile d'être au cœur de la réalité", a-t-elle poursuivi. Anne-Sophie Le Mauff a précisé que ce n'était "pas la première fois que Bernard Bajolet (lui) demande de quitter le territoire".
"Là, ça s'est fait beaucoup plus expressément par l'intermédiaire d'une lettre où il m'a dit que je n'avais plus d'excuses de rester sur le territoire irakien au vu des différents enlèvements", a-t-elle expliqué.
Dans ce courrier, dont des extraits ont été publiés mercredi dans Le Canard enchaîné, le diplomate écrit notamment: "Comme vos confrères et vos consœurs, vous devez vous demander si la liberté et le souci d'informer justifient une telle prise de risques, pour vous et pour les autres, ainsi que la gravité des conséquences qu'un éventuel enlèvement impliquerait pour notre pays", explique-t-il.
Confirmant que l'ambassadeur de France avait bien écrit cette lettre, la porte-parole adjointe du Quai d'Orsay a estimé mercredi matin que "dans le contexte actuel", Bernard Bajolet était "dans son rôle en mettant en garde les journalistes contre les risques qu'ils encourent dans ce pays et en en appelant à leur sens des responsabilités".
"J'ai compris cette lettre, ça ne signifie pas que je l'accepte", a conclu la journaliste.
Mercredi 15 juin - Chronique de J.A. Richard sur RTL
Pression sur les journalistes présents en Irak
L’ambassadeur de France en Irak a clairement décidé d’augmenter la pression sur les reporters qui y sont encore sur place et particulièrement sur la seule journaliste française présente de façon permanente en Irak. Bernard Bajolet reconnaît publiquement qu’il a adressé le 1er juin dernier une lettre officielle à Anne-Sophie Le Mauf, une pigiste qui se trouve en Irak depuis plus d’un an.
«Bon, vous savez, je la connais bien, donc en toute amitié, je l’ai conjuré de quitter ce pays en lui disant qu’il n’y a plus d’excuse pour ceux qui se trouvent encore ici. Il est de notre devoir de porter assistance aux Français qui se trouvent en Irak mais en même temps il est aussi de notre devoir de les inciter de ne pas se jeter dans la gueule du loup».
Clairement, le représentant de la France en Irak craint une nouvelle prise d’otage de Français, journaliste ou non d’ailleurs. Des lettres de mise en garde ont également été envoyées à des hommes d’affaires, des techniciens, des particuliers français installés en Irak. Après neuf mois de prises d’otages, Chesnot, Malbrunot puis Aubenas, Bernard Bajolet souhaite surtout reprendre son activité «normale» d’ambassadeur : «L’ambassade, elle est là d’abord pour le peuple irakien, pour la reconstruction, pour la réhabilitation d’hopitaux ou d’écoles, pour l’octroi de bourses à des Irakiens, or je vous avoue que au cours des neuf derniers mois, j’ai dû un peu laisser de côté ces activités là.»
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Un sondage de la Tribune de Genève du 15 juin 2005 |
Mercredi 15 juin - 07h20 - Stéphane Paoli reçoit Florence Aubenas
Peut-on encore être journaliste?
Peut-on encore être journaliste ?
Stéphane Paoli : Cette question est posée par un dessinateur de presse de libération, dans un dessin, où souvent, comme avec les bons dessinateurs de presse, tout est dit. Je vais essayer de vous décrire le dessin. C’est une chambre d’hôtel assez modeste. La porte en est coincée par une chaise, qui est posée en diagonale. Sur le lit de cette petite chambre d’hôtel est posée une mitrailleuse avec sa bande de munitions. Contre la fenêtre, de part et d’autre de la fenêtre de cette chambre d’hôtel, laquelle est fermée, occultée par les volets se trouvent deux hommes en armes. On a compris que ce sont peut-être des gardes du corps. Il y a en a qui a une grenade dans sa main gauche, un pistolet à la main ; l’autre aussi brandit son pistolet. Et sous le lit de cette chambre d’hôtel, à plat ventre, avec ouvert devant lui son ordinateur, un journaliste qui tape le début de son papier. Le papier commence par : «le soleil se lève à Bagdad ».
Bonjour Florence Aubenas. C’est quelqu’un de chez vous, Willem, c’est votre rédaction, c’est Libé. Je disais « tout est dit ». Est-ce qu’en effet tout est dit dans un dessin comme ça? Peut-on encore être journaliste ?
FA. : Bien sûr, d’une part… Je suis désolée, j’ai la voix cassée…
SP. : On le comprend
FA. : Non, je pense que tous les pays ne sont pas l’Irak. On parle quand même de zones particulières de la planète. Mais cela dit, je pense qu’il y a à certains moments dans certains pays des conditions particulières à observer. Ça, je le pense sincèrement aujourd’hui. Ce qui se passe aussi, et ça je crois que il faut quand même que l’on réfléchisse tous autour de ça, les lecteurs de journaux, ceux qui les font, il y a quelque chose à savoir. Est-ce qu’on doit se fermer des pays ? Est-ce que comme journaliste on a le droit de se dire : « Voilà, l’Irak, on n’y va plus. » J’en suis pas sûr non plus. Est-ce que… C’est quand même le médecin qui déclare que la maladie a gagné. Alors est-ce que… C’est vraiment un débat. C’est vrai.
SP. : Vous avez, je trouve, magnifiquement commencé d’y répondre à ce débat. Vous disiez hier à une des questions qui vous était posée : « J’aimais l’Irak avant. J’aime l’Irak après. » Donc, je ne sais pas, la question n’est pas de savoir si vous y retournerez ou pas. C’est, ce que vous y avez vu en Irak et qui nous permet de comprendre différemment les choses aujourd’hui. Par exemple, Bagdad, est-ce que c’est une ville si différente de ce qu’on peut voir à Paris quand on sort dans la rue ? Il y a des gens dans la rue, il y a des magasins ouverts, il y a des voitures qui roulent ? Décrivez-nous le Bagdad que vous avez vu avant d’être embarquée par vos ravisseurs.
FA. : Oui, bien sûr, c’est une ville qui a l’air absolument normale. Il y a des restaurants avec des gens qui mangent dedans, il y a des gens dans la rue. C’est une ville normale. A un moment surgit une violence, surgit une image qui vous fait dire : « On n’est pas dans la normalité ». Et puis cette image se résorbe. A un moment, il y a une voiture piégée. Tout à coup, il y a une explosion, une brutalité de sang, d’horreur, de cris, et tout à coup, deux heures plus tard, il n’y a plus rien. La voiture est partie. Il y a des images comme ça. Quelque chose qui est très frappant en Irak aujourd’hui, c’est que les gens on peur. Donc tout le monde est masqué. Donc les policiers sont masqués. Ils ont tous une cagoule, on ne voit que les yeux. Les gardes du corps sont masqués. Les ravisseurs sont masqués. Les otages sont masqués. C’est un pays qui avance comme ça derrière une cagoule quelque soit son rôle, quelque soit le rôle des gens. Ça, c’est quelque chose de très frappant aussi.
SP. Et vous y avez vu la détresse de ces hommes et des ces femmes masqués, qui ne peuvent plus exister, qui ne peuvent plus être … ?
FA. : Bien sûr, bien sûr. Ça , c’est le début de « Où est-ce qu’on est ? » C’est-à-dire que l’on ne peut plus sortir dans la rue sans mettre un masque, si un policier ne peut pas faire son métier sans mettre un masque parce qu’il a peur d’être reconnu par un voisin parce qu’il a peur d’être abattu, là on commence à se dire : on n’est plus dans quelque chose qui est normal. Est c’est vrai que... c’est quelque chose de tout à fait juste, il y a une vie normale, c’est vrai qu’il y a une vie normale, et tout d’un coup, cette vie se déchire et apparaît l’horreur. Et c’est un peu le sens de ma réponse quand vous m’avez demandé « j’aime l’Irak avant, j’aime après aussi ». C’est vrai que ce n’est pas tout l’Irak. Cela a eu lieu au moment des élections. Les Irakiens ont voté aux élections ; certains se sont abstenus, mais d’autres ont voté. C’est-à-dire que il y a quand même une partie du pays qui continue à vivre…
SP. Mais, mais décidément, plus on vous écoute, et depuis votre retour, florence Aubenas, et plus on se dit qu’il est absolument nécessaire de…, impératif d’y être. Il est impératif de pouvoir nous dire ce que vous nous dites ce matin. Que ces hommes et ces femmes sont privés de leur propre liberté, de leur visage et de leur apparence. Parce que si on ne le dit pas, ils auront de moins en moins d’apparence. Et peut-être qu’un jour ils disparaîtront sous une barbarie ou une autre. Donc il faut y être.
FA. : Bien sûr qu’il faut y être. Mais c’est toujours un peu pareil. De plus en plus, comme journaliste, on a l’impression que des zones entières de la planète se grisent, rentrent comme ça dans un espèce de demi pénombre où l’on ne va plus. Je pense à beaucoup de pays d’Afrique où on se dit : voilà, c’est trop dangereux ; qui ça intéresse ? de toutes façons personne ne lit des papiers sur l’Afrique ; on ne va pas prendre des risques pour des choses que les lecteurs ou les auditeurs ne vont pas lire… Et ça, je pense que c’est le vrai risque de notre métier aujourd’hui : de laisser des pans entiers de la terre dans le noir, de ne plus éclairer que certaines capitales, Washington, les pays européens, etc. Je pense qu’il faut que les journalistes aillent partout et... je ne dis pas ça pour parler de moi, pour parler des deux otages précédents, des deux otages français précédents. Toute cette mobilisation qu’il y a eu autour de cette prise d’otage montre que les gens sont intéressés par ça. Trop souvent on nous dit «Qu’est ce que tu vas faire en Irak alors que tout le monde se moque des élections en Irak?» Eh bien cette mobilisation, elle a pour moi prouvé le contraire. C’est-à-dire que le travail des journalistes et leur liberté de parole, elle est défendue aussi par ceux qui lisent et par ceux qui écoutent.
SP. Mais là aussi, c’est une des très belles phrases que vous avez dites : «il y a des relais qui ont été pris». C’est-à-dire que quand vous ne parliez plus, d’autres ont parlé pour vous. Quand vous n’agissiez plus, d’autres ont agi pour vous. D’ailleurs vous allez les entendre dans quelques minutes, ils vont vous parler, notamment les auditeurs d’Inter qui chaque matin entendaient que le faisait le compte comme ça de ces jours que vous nous avez décrit et de ces jours épouvantables. Donc ce relais, cette transmission là, cette définition même de votre métier, c’est ça : c’est permettre à ceux et celles qui vous lisent ou qui vous écoutent, ou qui quelques fois vous regardent à la télévision ces jours-ci, de comprendre la même chose que ce que vous-mêmes vous avez vu et entendu?
FA. : Bien sûr, la presse n’appartient pas aux gens de presse. La presse appartient autant aux lecteurs qu’aux journalistes. Et ça, je pense que c’est quelque chose de très important. C’est-à-dire que trop souvent l’image que l’on renvoie d’un journaliste est celle d’un type qui fait la connivence avec des hommes politiques… Il y a toujours des scandales, est-ce qu’ils ont les mains propres… ils nous disent pas tout… est-ce qu’ils ne sont pas d’accord avec… Non! la presse, ce n’est pas ça…
SP. Pardon, Florence. On a l’impression que vous arrivez d’une autre planète. Si vous saviez les débats qui se sont tenus dans ce pays, justement sur le rôle et la fonction de la presse sur les grandes questions politiques et par exemple sur celle du référendum, là vous nous renvoyez à la fonction du journaliste, c’est-à-dire témoigner de ce qui est, de ce qu’il a vu, et comment essayer de donner des clefs pour comprendre. Ça fait un bien fou de vous entendre aujourd’hui.
FA. : Je pense que c’est ça que les gens ont envie de lire dans les journaux ou d’entendre à la radio. Ce n’est pas simplement des débats sur «Est-ce qu’il connaît trop Chirac pour l’interviewer?» C’est très très périphérique. C’est-à-dire que ça se pose pour un pour cent des journalistes. Le métier de presse, ce n’est pas celui là, le métier de presse, c’est d’aller sur le terrain et c’est celui-là que les gens ont défendu aussi.
SP. : Tenez, il y en a même en régie, des jeunes journalistes qui sont encore dans les écoles, qui vous écoutent, ou qui se demandent qu’est ce qu’ils feront un peu de leur métier… Vous en avez conscience du fait que ce que vous venez de nous raconter, ce que vous venez d’être d’ailleurs, la posture personnelle que vous avez d’adoptée, c’est quelque chose qui va compter aussi pour ce métier, comme ça a pu être aussi le cas pour Chesnot et Malbrunot d’ailleurs? On a la chance que Chesnot appartienne à notre rédaction maintenant.
FA. : Oui, parce que c’est vraie que c’est une… que c’est un… une image du journaliste que l’on voit peu parce que par défaut ou par définition, moi je n’écris pas d’éditoriaux, donc on n’apparaît moins comme personne. C’est-à-dire que le journalisme de reportage est un journalisme où ceux qui le font apparaissent moins. C’est-à-dire qu’ils apparaissent moins en leur nom, leur personne est moins visible que évidemment un présentateur de journal télévisé. Donc c’est un journalisme que les gens ont moins l’habitude de personnifier. Et c’est vrai que quand on est otage, eh bien on voit ma photo qu’on voit pas tous les jours dans le journal. Et c’est vrai que ça a donné peut-être cette image là. Mais c’est celle de 90% de la profession. Très sincèrement. Je ne dirais pas que c’est tombé sur moi, je ne l’ai pas fait exprès. Mais c’est vrai que je représente peut-être davantage la profession.
SP. Et la question de la responsabilité, vous vous l’étiez oh combien posée dans le procès d’Outreau. Christian Chesnot et Georges Malbrunot nous l’ont rappelé aussi : chaque mot prononcé aussi à l’instant où vous parlez est entendue à Bagdad dans moins d’une heure. Et interprété parfois avec des conséquences qui peuvent être terribles pour ceux qui sont peut-être, qui sait?, dans la cave où vous étiez vous-mêmes. Donc l’engagement de la parole, c’est une responsabilité. Elle a toujours été réelle pour les journalistes et un de ceux qui vous écoutez hier à la conférence de presse, un journaliste égyptien, qu’on a entendu dans le journal de 07h30, s’interrogeait en se demandant «Faut-il ou pas se taire?» parce que, disait-il «se taire, c’est peut-être aussi couvrir ceux qui perpètrent des attentats ou des prises d’otages», donc au fond , il se demandait… il comprenait très bien que vous ne puissiez pas tout dire, mais s’interrogeait sur la responsabilité de la parole journalistique.
FA. : Il a tout à fait raison, mais il ne s’agissait pas de mon point de vue de dire ou de ne pas dire. C’est-à-dire qu’en France il n’y a pas de censure et il y a des façons de dire les choses que tout le monde comprend, même entre les lignes. Non, ce que je pense qui est le cas, c’est que moi, mon témoignage, il est limité. Je n’ai pas fait d’enquête sur un mouvement de résistance, je n’ai pas fait d’enquête sur quelles ont été les conditions de ma libération. J’ai malheureusement été enfermée 157 jours. Donc je peux témoigner de ça. Je ne peux pas témoigner de négociations entre ce groupe et le gouvernement français.
SP. : Une toute dernière chose, c’est aussi dans Libé, çà : «J’ai ouvert la porte de mon appartement, tout était là. Tout était là, au sens ma vie était là et je n’ai pas d’efforts à faire et ce n’est pas le cas de Hussein». Tout était là comme si rien n’avait changé, mais probablement tout a changé, non?
FA. : Ben, pas tellement. C’est çà qui est curieux. Je suis partie dans un cadre professionnel. Donc mon métier, je vais le retrouver. Mon appartement, je l’ai retrouvé. Ma famille, elle est là. Rien n’a bougé pour moi. Et c’est vrai que Hussein, en revanche, qui est notre accompagnateur à Bagdad depuis un an et demi, lui n’a plus de travail par définition. Il ne sait pas s’il va pouvoir rester à Bagdad, si c’est trop dangereux pour lui. Donc lui, sa vie est fracassée, sa vie est brisée. Et c’est à lui, vers lui que vont mes pensées. Moi, ma vie elle est bien là. Elle est bien la même.
SP. : On est content que vous soyez là…
FA. : J’en suis contente aussi
Mardi 14 juin - 16h00 - Verbatim intégral des 98mn au Press-Club à Paris.
Conférence de presse de Florence Aubenas
Dans cette retranscription aucun mot n'a été ôté. La retranscription publiée par Libération du 15/06 n'est pas complète et celle du Nouvel Observateur du 14/06 à 17h15 est un résumé. J'ai aussi indiqué certaines expressions visuelles de Florence ou les réactions de la salle.
En préliminaire, je voulais juste dire qu’on avait, qu’on a choisi spontanément dimanche de faire une conférence de presse avec tout le monde aujourd’hui pour que justement il n’y ait pas de course à l’exclusivité, qu’il n’y ait pas quelqu’un plutôt que l’autre et…, même dans Libération, on ne voulait pas faire, s’approprier un récit qui appartient à nous tous. Je dis "il appartient à nous tous" parce que je crois qu’il y a eu pendant que je n’étais pas là… la plupart des gens m’ont raconté qu’il y avait eu un grand élan de solidarité, un travail mis en commun dans la presse. Je voulais que l’état d’esprit reste, qu’il demeure aujourd’hui et qu’il n’y ait pas de course à qui et à quoi. Ce n’est pas du tout ça le but, ce n’est pas le propos et c’est une histoire qui nous concerne tous et pas simplement moi. Donc voilà. C’est pour ça qu’on a voulu le faire de cette façon là.
L’autre chose, c’est que ce dont on va parler aujourd’hui, … je me doute bien que vous avez tout un tas de questions diverses, mais moi ce que je peux vous raconter : j’ai été enfermée dans une cave pendant cinq mois. Donc je peux vous raconter cette cave. Ce qui s’est passé en dehors et tout un tas d’autres sujets, je ne les connais pas. Donc moi, je n’ai pas fait une enquête pendant cinq mois sur la résistance irakienne, sur les moudjahiddine, sur les autres prises d’otages ou sur les services secrets français. Moi, je vais vous parler d’une cave où j’ai fait cinq mois d’otage et pas autre chose. Donc j’espère que vous comprendrez que quand il y a des lacunes dans mon récit, il ne s’agit pas de cacher quelque chose, il ne s’agit pas d’essayer de gommer des aspects. Il s’agit avant tout de raconter une vie d’otage avec ce que j’en connais. Donc pour vous donner un exemple, par exemple, même les gens qui m’arrêtent dans la rue ou mes parents ou d’autres personnes me parlent de rançon. Alors tout le monde me dit : "bien évidemment, il y a une rançon". Alors moi, je suis de l’autre côté. Je dirais : "évidemment il y a une rançon". Moi, on ne m’a jamais parlé d’argent. Donc tout ce que je peux vous dire, c’est : "moi, on ne m’a jamais parlé d’argent". Cela ne veut rien dire d’autre que ça. Et mon témoignage aura cette limite-là. Donc j’espère que vous la comprendrez et qu’il ne s’agit pas d’entretenir des zones d’ombre ou… au contraire de faire des mystères et des airs entendus. Ce n’est pas du tout le but et… euh… le fait de me présenter devant tout le monde comme ça, j’espère, sera compris dans cet état d’esprit là.
Donc, ce que je vous propose, la façon de faire qui me paraît la plus simple –je suis désolée, j’ai la voix cassée parce que je n’ai pas parlé pendant cinq mois et là, j’ai repris mon niveau normal, c’est-à-dire parler tout le temps … (rires) … pour ceux qui me connaissent. Donc, du coup, le… les cordes vocales se remettent en service.
Donc, ce que je vous propose –si vous n’êtes pas d’accord, poussez un hurlement, je vous fais confiance- c’était de vous faire un récit un peu chronologique des choses et après çà… d’en venir aux questions. Cela me semble la façon ma plus facile à procéder, comme ça, cela donne un cadre général et… voilà !
Donc … ça commence le 5 janvier. Je pense que tout le monde l’a en tête. C’est… Avec Hussein on avait décidé de faire un sujet sur el-Fallujah qui est cette ville qui a été détruite après un siège américain en novembre. Donc tous les habitants ont fui. La ville était fermée à cette époque-là. C’était clos. Il était hors de question d’y aller, ne fut-ce que parce que sur la bretelle d’autoroute, on se fait enlever. On avait décidé de faire des consignes de sécurité et d’y obéir.
On a appris l’existence d’un camp d’une cinquantaine de tentes à l’université d’al-Jadriyah, en plein centre de Bagdad et qui était dans un lieu, nous semblait-il, sûr. Hussein qui est donc le… notre accompagnateur, je ne sais quel terme on puisse employer… fixeur, si l’on veut, irakien, qui travaille avec Libération depuis un an et demi avait des très bons contacts auprès d’ONG en Irak et c’est par eux … par elles que nous sommes passés. Donc on a pris rendez-vous à cette, … à ce, près de ce camp de réfugiés. On est arrivé le 5 au matin, à 10h. Et on a été bloqué à l’entrée. Les gardes de l’entrée de l’université –il y avait 5 ou 6 gardes irakiens- nous ont demandé la carte grise du véhicule, qu’ils nous rendraient à la sortie. Evidemment, Hussein a râlé –il râle tout le temps-. Il a dit : "Ah oui… ah, c’est compliqué ! etc. Comment on va faire?" Bon bref, on a parlementé. Pendant ce temps les gens avec qui on avait rendez-vous nous appelaient sur le portable en nous disant "Alors, qu’est ce que vous faites ? on vous attend". Bref, on a laissé la carte grise, on est rentrés.
On a fait nos interviews en passant de tente en tente en demandant les… on travaillait évidemment dans le cadre des élections qui ont eu lieu un peu plus tard, des élections générales et on demandait aux gens s’ils allaient voter, pas voter. On a travaillé comme ça jusque vers 16 heures. Pourquoi 16 heures ? Bêtement parce que nouveau on s’est dit : il y a des consignes de sécurité, on ne veut pas se faire enlever, donc il faut rentrer avant la nuit; nuit tombant vers 17 heures. Donc on a arrêté les interviews vers 16 heures. Evidemment, on a été bloqué puisqu’il fallait sortir par la même sortie puisqu’on avait laissé la carte grise. Il y a plusieurs sorties. Et de nouveau, Hussein s’est mis à râler : "C’est pas bien, on tombe dans les embouteillages", etc, etc. Pendant qu’il discutait, je suis montée dans la voiture, j’ai appelé le journal. Là, c’est moi qui me suis mise à râler aussi puisqu’il était 16 heures à Bagdad, c’est-à-dire deux heures à Paris et j’arrivais à avoir personne. Ils étaient tous à table ! Alors Hussein râlait avec les gardes pour avoir la carte grise ; moi je râlais avec le journal en disant : "Evidemment, ils ne sont pas là", je butais sur le standard.
On est sorti, on a fini par sortir. La voiture roulait au pas, il rangeait la carte grise dans sa poche quand une voiture nous a bloqué et quatre types avec des petites armes de poing –enfin des petites armes de poing- sont sortis, nous ont dit : «montez dans notre voiture». Le téléphone sonnait toujours au standard, j’ai raccroché et je me suis retourné. Il y avait les gardes de l’université qui étaient venus nous rendre la carte grise qui étaient là, à deux mètres. Donc j’ai croisé leurs regards. J’en ai regardé un. Il était assis. Il était assis sur un fauteuil. Il ne s’est pas levé. Il m’a fait … comme ça (moue expressive de Florence signifiant "one ne peut rien y faire"). Donc on est partis dans la voiture.
Et les types qui nous enlevaient ont usé dès le départ d’un procédé qu’ils vont user tout au long de cette prise d’otages. C’est-à-dire que plutôt que de nous dire : "Voilà, on a des armes, si vous bougez, on vous mets une balle dans la tête », ils ont davantage choisi un argument psychologique". Ils nous ont dit : "Voilà, nous suspectons –c’est évidemment, vous allez voir la ficelle…- nous suspectons Hussein de nous avoir volé de l’argent. On va vérifier si c’est bien lui, voir comment il peut nous rendre cet argent. Et si c’est pas lui, dans deux heures, vous êtes dehors et vous aurez bu un Coca à la maison".
Alors moi, je trouvais ce… J’ai tout de suite compris qu’on était enlevés. Mais c’était une façon de nous dire, sans menaces et en utilisant un argument psychologique et non pas un argument de force, de ne pas bouger de la voiture et les portières n’étaient même pas verrouillées. Alors évidement, on avait un pistolet sur la tempe mais c’est vous dire qu’ils étaient assez sûrs d’eux.
On est arrivés dans cette maison, la première maison, dans Bagdad et là, il y avait sur un lit, un jeune garçon qui à mon avis n’avait pas 18 ans, qui nous a fait asseoir au bout du lit et nous a dit : "Voilà, on vérifie". Et puis au bout d’une demi-heure, Hussein lui a dit… il a râlé de nouveau : "C’est pas fini les vérifications?" Le type a dit : "Si, c’est fini". Hussein a dit : "Quelle est notre situation?" Le type lui a répondu : "Ben..., tu n’as pas une idée? Vous êtes kidnappés."
Là-dessus, ils m’ont ligoté. Ils m’ont emmené ailleurs. Ils se sont tournés vers moi, m’ont montré Hussein et m’ont dit : "dis lui au revoir". On a été séparés immédiatement, presque tout de suite.
J’ai été transférée dans une première maison pour la nuit. Puis dans une seconde le lendemain matin. Assez rapidement. A partir de là, dans cette seconde maison…, il y a eu tout de suite une espèce de mise en condition. C’est-à-dire qu’ils m’ont dit… ils m’ont enfermée dans une pièce, mont dit «tu enlèves tous tes vêtements et tu mets ça». C’était un survêtement. Sur le devant, j’ai vu un signe moyen : il y avait écrit dessus Titanic… (rires) …
J’avais les pieds et les mains attachés, un bandeau sur les yeux. Ils m’ont fait descendre dans une cave, m’ont désigné un matelas qui était au sol et m’ont dit : "C’est ta place" Je me suis installée là. Et pour moi, le soupirail s’est refermé…
Je vais un peu vous décrire les lieux. Il s’agissait… -à force d’y rester, j’en fais un descriptif même si pendant cinq mois j’ai gardé un bandeau sur les yeux… je la connais bien finalement- c’est 4 m de long, 2 m de large et en hauteur on ne peut pas se tenir debout, c’est à peu près 1,50 m. Il n’y a pas de lumière. Il fait entièrement sombre. Noir, complètement noir. Pas un bruit. J’entendais juste –c’était l’hiver-, j’entendais juste des gouttes qui tombaient des tuyaux rouillés qui formaient le plafond. La seule lumière qu’il y avait était une lueur qui était une petite lampe dans une bouche d’aération qui changeait l’air… l’oxygène de la cave puisqu’il n’y avait ni fenêtre, ni ouverture.
Pour moi quand je me suis retrouvée dans cet endroit,… c’était inimaginable, c’était quelque chose d’inimaginable –d’une certaine façon, heureusement- que j’allais y passer cinq mois là sans jamais en sortir… sans jamais en sortir, sans jamais être transférée ailleurs. Très souvent dans les histoires d’otages, et moi-même j’en ai suivi comme journaliste, les gens sont souvent transférés d’un endroit à un autre, au gré d’impératifs qu’ils ne connaissent pas toujours. Et là, je ne vais jamais quitter cet endroit. Pour moi, à ce moment-là, l’endroit me paraît tellement… tellement contraignant… tellement inimaginable par rapport à ce que je connais comme conditions habituelles de rétention d’otages que je me suis dit, voilà, il y a deux solutions. Personne ne m’avait dit à qui j’avais affaire, quel était le nom du groupe, de quoi il s’agissait. Je me suis dit –on n’est pas optimiste dans ces cas-là, je ne vous le cache pas-… Je me suis dit : ou c’est… Je me suis dit : je suis dans une antichambre et c’est l’antichambre ou d’une exécution ou d’un transfert ailleurs. Donc j’ai remâché ces deux possibilités…
Alors au cours de la journée, et des deux journées suivantes, ça a été toujours un peu ça… Une heure, je pensais : non, de toutes façons je vais être transférée ailleurs, … je voyais une grande pièce blanche avec des bruits de la rue qui monteraient doucement du dehors, enfin quelque chose de… Et à d’autres moments, je me disais : Ben, c’est sûr, là… on est à l’approche des élections, ils vont vouloir faire un exemple… ils vont me sortir de là et me dire : voilà, on va te mettre une balle dans la tête sur internet… C’était suivant les heures, je passais de l’un à l’autre.
Au bout de deux jours… on est… je suis dans cette pièce, pieds et mains liés toujours et on ne me les dénoue que pour aller deux fois par jour aux toilettes. Le reste du temps, vous avez le matin un sandwiche avec un œuf dur ; le midi une assiette avec du riz. La première fois, évidemment, ils ne détachent pas les mains. Donc je me suis dit : "je vais leur monter comme une femme française… comment elle se tient à table" (rires). Alors j’avais les mains… les yeux bandés, les mains attachées. Donc ils me tendent l’assiette de riz. Je dis "non merci , détachez-moi les mains". Le type évidement ricane, pose l’assiette par terre. Je me suis dit : "ils vont bien voir". Donc je ne touche pas à l’assiette. Le lendemain, je peux vous dire, j’ai fait comme j’ai pu et j’ai mangé le riz parce que j’ai compris qu’ils ne détacheraient pas les mains.
Deux jours suivant, c’était le 8 janvier, ils m’ont sorti de la cave. A ce moment-là, ils m’ont expliqué : "Voilà, maintenant, à partir de maintenant, tu vas t’appeler Leïla". Tu ne répondras plus qu’à ce nom et tu ne parleras plus que quand un garde t’adressera la parole. J’ai dit "vous me parlez là ?" Ils m’ont dit "oui". J’ai dit : "Ah bon, d’accord" Là-dessus –j’avais toujours les yeux bandés- j’ai eu la perception que j’étais installée au milieu d’un cercle de personnes, d’une
dizaine de personnes que je ne pouvais identifier, et comme ça… et qu'il s'agissait d'une sorte de procès. Donc les questions ont commencé. Et au son des voix, c'étaient des voix assez âgées, des voix… de personnes, de vieillards je dirais, des voix… assez solennelles... C’est des gens qui…
Alors les premières questions étaient : "Quelle était… que pensez-vous de… l'attitude de la France en Algérie?" (moue dubitative de Florence) J'ai été surprise. (rires) Ensuite : "Que pensez-vous de la question palestinienne?" Ensuite qu’est ce que je pensais de la présence américaine en Irak. C'étaient des questions très vagues que me posaient ces personnes âgées. Au bout d’un moment, quelqu’un… j’ai entendu une autre voix. Evidemment, les questions et les réponses étaient faites par le truchement d’un interprète qui était là. Il y a une autre voix qui m'a dit: "Voilà, … on va parler d'autre chose, maintenant». Et j'ai demandé : "Qui est cette personne?" Le traducteur m'a répondu : "C'est The Boss"
Il m'a dit: "Vous êtes là pour quoi ?" J'ai dit : "Je suis journaliste, il y a des élections, et puis pas mal d'actualité..." J'ai eu un petit regain de... comme si j'avais le journal au téléphone. "Voilà, on pense couvrir un petit peu le procès Saddam, les femmes en politique... je ne sais pas ce que vous en pensez…" Là-dessus, j'ai entendu des rires. Ils m'ont dit : "Vous n'allez pas nous faire gober que vous êtes là pour ça ?" J'ai dit : "Si, si, je vous assure, pour faire des articles". "Comment, on envoie une femme dans un pays comme l'Irak pour faire des articles sur la politique?» Alors, j'ai dit : "oui". "Et le procès Saddam?" "oui, oui." Ils ne m’ont pas cru du tout.
Ils m'ont dit : "Vous êtes une espionne." L’argument était que j’avais rencontré des gens de l'ambassade, ce qu’on fait en général dès qu'on arrive dans un pays à risques, on va se présenter à l'ambassade, ne fut-ce que pour signaler sa présence en cas… en cas de pépin (sourire de Florence) ... Et le… le… "Voilà, vous avez rencontré des gens de l'ambassade, vous avez rendez-vous avec eux… Vous,... les gens de Libération... on voit toujours des gens de l'ambassade." … J'ai essayé de me défendre comme j'ai pu, expliquant que c’était très banal, etc. Ils me disent : "On va … on va réserver notre verdict", donc ils m’ont ramené dans la cave.
La vie a commencé dans cette cave telle qu'elle était et telle qu'elle va être pendant tout ce temps-là… Une vie dans une cave, qu'est-ce que c'est ? C'est à la fois très long à vivre et très court à raconter.
C’était… Ce que je faisais, c'était compter. Je comptais les jours, je comptais les minutes, je comptais les poutres au plafond, je comptais tout. Donc je comptais les pas aussi. Et une vie dans une cave, c'est vingt quatre pas par jour. Vingt quatre pas, c'est aller aux toilettes deux fois par jour et en revenir. C'est 80 mots. C'est-à-dire les mots qu'on peut prononcer avec les gardiens. On n'avait pas le droit évidemment de parler arabe - moi, je ne le parle pas. Alors c'étaient des mots utilitaires... Ils rentraient dans la pièce: "Sala malékoum." Je répondais : "Malékoum Salam." ça fait deux mots. Ils me donnaient du thé, je disais : "Choukrane", trois mots, enfin bon... (rires). J'arrête là la liste. Donc, c’est çà. Ensuite… c’est aussi le lit. C’est ce matelas; c'est des matelas chinois, en mousse comme ça, épais... sur lequel j’étais et que je n'avais pas le droit de quitter. Sur ce matelas, on fait tout dessus. C’est-à-dire qu'on vous sert la nourriture dessus, vous y dormez, vous y attendez parce que c’est ce qu’on fait beaucoup. Et si on fait… si on s'éloigne du matelas, même si on bouge trop sur son matelas, ça provoque un frottement avec le survêtement Titanic. Ça fait frrt, frrt, frrt, frrt, comme ça et c’est déjà beaucoup. Donc plusieurs fois j'ai été punie parce que je bougeais trop sur le lit. C'est vous dire que c'était quand même assez encadré comme … comme stage (rires).
Donc, c’est… cette vie-là, … je ne sais pas trop quoi en dire d'autre parce que c'est vrai que… qu’on se demande quand on est ici à Paris, on n'a jamais de temps pour rien faire et là, cette espèce de temps qui n'en finit pas, dont on ne sait plus trop quoi faire... il est là tout le temps et d’une
certaine façon, ... ce qui était rigolo, c’est qu’il y avait peu d'air. Au début, j'essayais de protester un peu : il y a peu d'air, on respire mal, etc... et au bout d'un moment on s'y fait, on est dans une espèce de torpeur parce qu'il n'y a plus d'oxygène… et finalement d’une certaine façon, on est pfffou … on est un peu dans les vapes tout le temps...
Là-dessus, au bout de deux jours, un autre… j'ai entendu un autre homme qu'on amenait dans la pièce et qu'on a installé sur un matelas en face de moi. En face de moi, c'est-à-dire à 90 centimètres, hein. On m'a dit : "Voilà, il y a quelqu'un en face de toi, si tu lui parles, tu seras punie." Au début, je me suis dit : de toute façon, je suis pas là pour longtemps, c'est sûr je vais être transférée ailleurs, le verdict de ce petit tribunal me sera favorable, je vais être transférée dans un endroit beaucoup mieux". Et donc je me pliais à toutes les règles avec beaucoup de … en faisant justement… bien attention de ne pas aggraver mon dossier, en me disant "c’est temporaire, je ne vais pas la ramener". Ce n’est pas la première idée qu’on a, je ne vous le cache pas!
Au bout d'une dizaine de jours, c'était le 17 janvier - encore une fois on compte -, il y a deux ou trois gardes qui sont entrés très brutalement - je dis deux ou trois parce qu'on ne sait jamais combien... -on entend des voix- et qui m'ont dit… "Voilà, tu as parlé à cet homme" J'ai répondu "Non". Ça faisait 81 mots ce jour-là... J'ai dit : "Non, non, je n'ai pas parlé." Ils m'ont dit : "Si, si, tu as parlé à cet homme, on t'a entendue. Tu lui as demandé : où est Hussein?" donc, le traducteur. "Non, je n'ai rien demandé." "Si, si, si, tu lui as demandé : où est Hussein?" J'ai dit "Non." Le type en face, je l'ai entendu nier. On ne parlait pas très fort l'un comme l'autre... Ils nous ont fait sortir de la cave. Et ils nous ont battus en disant "Si, si, vous vous êtes parlé." On n'avait pas parlé, je vous le dis... j'espère que vous me croyez, vous (rires). Je pense que… ils n'ont jamais pensé une seconde qu'on avait parlé, mais que c'était une façon de nous intimider et de… de nous en couper l'envie à tout … à tout jamais. Donc… la vie a continué. J'étais en face de cette personne. Je l'entendais bouger, je l'entendais respirer. Quand il pleurait trop fort, on descendait et on lui disait : "Tu sais, tu vas encore être puni, t’as pleuré trop fort, on a dit : pas de bruit." Donc ça s'est poursuivi comme ça.
Autour de la mi… du 20 janvier environ, on m'a appelée dehors. Alors c’était toujours le même procédé. C’était… A cette époque-là, c’était "Leïla". Ensuite on a changé d'appellation quand l'endroit s'est un petit peu… normalisé. Donc au début, on m’appelait Leïla comme je vous l’ai dit, et au bout de deux mois environ, on m'a appelée "numéro 6". C’était plus joli. Le type en face, c'était "numéro 5". Donc ce jour-là, ils m’ont dit "Leïla". Alors c'était toujours la même façon de nous appeler dehors : on ne savait jamais de quoi il s'agissait mais c’était… la façon de le dire était toujours la même... C'était : "Leïla, toilettes." Donc, on se lève. En haut m'attendait The Boss.
Donc on m'a fait asseoir, les yeux toujours bandés, les pieds et mains toujours attachés. On m’a fait asseoir face au mur. Et il m'a dit … " Ça rime à rien avec votre ambassade, donc on va faire une vidéo." Je voyais à la façon dont il me parlait qu'il était pas… qu’il voyait pas où il voulait en venir, mais que sa façon de faire n’était pas… il n'avait pas encore très bien fixé ce dont il voulait ... Il hésitait un peu. Alors, moi c’est quelque chose, on est journaliste, on sait comment ça marche, on sait qu'il y a des vidéos, on sait… on les a tous vus avant de s'y voir - en tous les cas, en ce qui me concerne... et donc, on sait qu'il y a des vidéos, qu’il y a des banderoles derrière votre dos, que on va vous dire de dire : "Je m'appelle Florence Aubenas, je travaille pour Libération." J'avais essayé d'y réfléchir, j'avais le temps ! Donc je m'étais, moi, un peu fixé des règles : quel… qu'est-ce que j'accepte ? qu'est-ce que j’accepte pas ? Là, je vous le dis de façon brutale ; évidemment, ce n'était pas le cas là-bas. Je ne la ramenais pas ! Mais j’avais essayé de me dire qu’est ce que je peux faire ? Je m’étais dit, moi ce que je veux éviter à tout prix - mes deux peurs, mes deux… choses - c'était de faire des vidéos publiques, des vidéos qui seraient diffusées sur al-Jazira, enfin, je le dis sans… je le dis parce que c’est la voie normale. Et l’autre chose était le fameux ultimatum avec la kalachnikov sur la tempe et dire : "Dans trois jours, on m'exécute"...Je ne sais quoi… Donc ça, c’étaient les deux images dont je ne voulais pas.
Donc j’attendais. Alors, il me dit : "Voilà, on va faire un ultimatum." Je me dis : " ça y est…"… (moue dubitative) Il me dit : "Faut dire : dans trois jours, on va m'exécuter." Alors là, j'ai demandé - ça m'intéressait aussi, notez - : "C'est vrai ?" (rires) Le type m'a dit… Le type me dit : "Je vous jure que non! (rires), je vous jure sur le Coran, on veut pas vous exécuter, c'est juste parce qu'il faut… le faire." Alors, là, bêtement, on se rassure de peu, j'ai dit : "Ben alors, j’vais pas le faire, si c’est pas vrai." Ça l'a fait rigoler. Alors, il m'a dit : "Ah bon?" J'ai dit : "Ben, si c’est pas vrai, on va pas faire un ultimatum." Donc, on était tous les deux un peu à tâtons, on savait pas où ça… comment ça allait se finir.
Et finalement, il m'a dit : "Bon, en tout cas, on va le mettre sur al-Jazira." "Ben non. Je n'aimerais pas, j'ai de la famille, ça me dit trop rien..." Alors mon père est immédiatement tombé malade –il est très malade-; ma mère, très malade aussi. Soeur : à l'agonie. (rires) Mon frère, pareil. Et tout le journal, la même chose en grève de la faim... (rires). Donc, il m'a dit : "Bon, … eh bien, on va faire… s’il restait un peu… une vidéo à destination de l'ambassade" qui était plus une façon d'acter la prise d'otages que autre chose.
Là-dessus, je redescends dans la cave et la vie continue. Je ne vous refais pas le nombre de mots, le nombre de pas. Il n'y a pas grand-chose à en dire. J'attendais. Je me disais : alors, ce procès, où ça en est? Vous savez, nous, les taulards, on est tous un peu pareils. Le verdict? Toujours rien! Que fait mon avocat? C'est vrai, j’en ai pas (rires)... Donc ça c’est continué comme ça … jusqu'au 6 février. Je me souviens de la date. Pourquoi? c'est mon anniversaire. Le 6 février, tout à coup : "Leïla, toilettes..." Je suis montée : The Boss. Alors lui aussi avait changé de nom, donc moi je devenais "Numéro 6" et lui est devenu "Hadji". Hadji, pour ceux qui ne le savent pas, c'est le… un terme respectueux qui est couramment utilisé qui désigne à l'origine les pèlerins, ceux qui vont à La Mecque et qui en reviennent, et…. qui donc nécessite cette marque de respect pour celui qui a fait le pèlerinage et qui s’est rendu là-bas. Là, je me suis un peu risquée et j'ai demandé : "Mais au fait, c'est quel groupe?", eux : "on ne peut rien dire". Il m'a dit : "On est des moudjahiddin", donc des combattants et c’est comme ça qu’il s’est présenté "On est des moudjahiddin et on combat les Américains en Irak". Je me suis dit, après tout je ne fais pas une interview… bon, je n'ai pas de carnet, rien. Je me suis dit : "Oh, j’ai le temps, autant faire connaissance". Donc le… le… a dit : "On combat les Américains ici", et il m’a dit «on est un mouvement religieux". Là-dessus, j’ai… Et il m’a dit : "Vous pensez que… vous pensez qu’on est quoi, qu’on est chiites ou qu’on est sunnites?" … C'était facile, pour ceux qui connaissent l'Irak, j’ai dit "ben, sunnites." Il m'a dit : «Pourquoi?» J'ai donné la bonne réponse: "Les chiites n'enlèvent pas… les journalistes." C’est ce que je lui ai dit. Il m'a dit : "C’est çà. Vous avez bon." Donc, là-dessus, il a déballé des sacs en plastique. Dans les sacs en plastique, il m'avait amené des chips, et il m'a dit : "Bon, je vois que vous n'allez pas bien...» Et donc on a mangé les chips. Et deux jours plus tard, il est revenu, il m'a dit : "Bon, … On va refaire une vidéo!Votre ambassade toujours rien, j'y arrive pas, je ne sais pas comment les faire bouger, donc on va faire quelque chose pour essayer de contourner l'ambassade et atteindre directement Chirac." Je n'ai pas à donner de commentaires, mais... Il m'a dit : "Est-ce que vous avez son e-mail ?" (rires). Je n'avais pas mon carnet, donc non. (rires) Là-dessus, il m'a dit : "Bon, comment on va faire? … Est-ce qu'il y a un parti d'opposition en France?" J'ai confirmé. (rires) Il m’a dit : «Est-ce qu'ils ont un site Internet?" Là, sincèrement, … là je rigole aujourd'hui, c'est ma façon de faire, mais ça ne m'a pas fait rire beaucoup. Je me disais : j'en ai pour cinq ans. Si on en est à l'e-mail de Chirac et au site du Parti socialiste... (rires) Il m'a dit… Là, je vous dis, je préfère en rire… mais ça n’est pas ce que je faisais à cette époque-là! Il m’a dit : "Bon, mais qu'est-ce qu'il fait ce parti d'opposition?" Je dis "Il se présente aux élections." Il m'a dit : "Bon allez, on va parler d’autre chose, j'ai une idée." J’ai dit "Ah bon?" Il m’a dit "On va contacter monsieur… Mr Julia." Là, j'ai ri, je le confesse. J'ai dit "Ah non!" Il m'a dit : "On va faire une cassette et sur la vidéo, vous allez appeler monsieur Julia au secours." Alors j’ai dit "C'est juste pas possible… ce n’est pas possible, je vais me ridiculiser!" je vous le dis franchement, hein. (rires) "Je vais me ridiculiser, on va dire que je suis folle, et donc … ben, non!" Je me suis dit peut-être qu'il confond, que je confonds, … j'ai dit : "Monsieur Julia, celui de l'autre enlèvement ? Celui qui a …prolongé les négociations dans l'enlèvement précédent ?" C’est comme ça qu’on tourne les choses... Il me dit "ben oui!... et alors?" Là, il a éclaté, il m'a dit : "Vous êtes un otage nul!" (rires) ... "Ah bon?" "Vous ne comprenez rien à rien… Justement!" Je dis "Ah bon?" "Justement, ce type a été humilié et il va vouloir se venger." Je répète un dialogue, … tout ça est une citation de ce que m'a dit Hadji : "Il va vouloir se venger, donc il va être très actif pour essayer de vous libérer, ou en tout cas il va nous servir … pour savoir ce que fait votre gouvernement. Et pourquoi ça ne marche pas." Alors, bon, j’étais… j'ai dit : "Ecoutez, c’est pas possible. Moi je ne peux pas faire ça, c'est ridicule! Je le sens pas du tout."
… Et vraiment, quand il me donnait ses arguments…, maintenant, à la lecture de ce qui s'est passé, c'était des arguments! Mais à la lecture…, à cette époque-là, moi accroupie par terre, je … Je le voyais pas du tout. Je disais "Non, ce n'est pas possible." Il m'a dit : "Bon, d'accord, très bien, allez-y. Je m'appelle Florence Aubenas..." Alors là-dessus a repris ce rituel de la vidéo, le traducteur était assis, il écrivait le message qui a toujours été un peu le même: "Je m'appelle Florence Aubenas, je travaille pour Libération" et c’était toujours: "Voilà, je suis malade, je vais mal, s'il vous plaît, aidez-moi..." Donc je lisais mot pour mot, enfin je l'apprenais par cœur et je le lisais mot pour mot. Et… toujours en tant qu'otage nul, j'avais toujours du mal, alors chaque fois ils me faisaient reprendre vingt fois : " ça va pas… vous le faites mal… pleurez mieux." Enfin, bon, c'était des répétitions à n'en plus finir. Alors à la fin, il finissait par s'énerver : "Avec vous, c'est impossible, je perds tous mes après-midi, ça met trop de temps." Voilà. Donc là-dessus, re-cave.
Ça se termine, de nouveau dans la cave. Etc.
Le temps passe, les assiettes de riz, le matelas, le type en face de moi. A la fin du mois de février : "Numéro 6, toilettes" Je remonte. Là, il était très fâché. "Voilà, il me dit, je comprends bien, jusqu'à présent, j'ai écouté ce que vous m'avez dit, mais là… il n'y a toujours rien. Alors vous allez me faire ce message à Mr Julia." Alors j'étais assise par terre… comme toujours, je sens qu'il s'approche de moi –on entends le souffle des gens-… il me dit : "Vous fermez les yeux, mais vous retirez le bandeau." Je le fais, je sens qu'il me regarde de très près. Vous savez, quand on est comme ça dans des situations d'enfermement, on apprend vite à pas bouger. Vous avez vu que je bouge beaucoup... Là, ça m’a passé. Donc je ne bougeais pas. J'ai vu que l'inspection lui convenait, c'est-à-dire que ça faisait deux mois que j'étais dans cette cave, deux mois où je n'osais pas compter les douches parce que ça aurait été vite fait, c'était une par mois, donc pfff !... donc on est moyennement en forme. Il n’y a pas de… Moi qui prenais un soin scrupuleux à boire du Coca light et de l'eau minérale, là il n'y en avait pas. Donc on est souvent malade ou pas bien. Il y a tout un tas de… on dort mal, on n'est pas au mieux, quoi. Je vois que l'état de fatigue et le reste lui conviennent. Il me dit : "Bon, ça va. On va faire cette vidéo. Ce sera sur al-Jazira." Là, j’ai pas pu… Il me dit : "Bon, on va faire un ultimatum." Alors là, l’ultimatum, quand même, j'ai dit : "Non, pas d'ultimatum". Il m’a dit "Bon, d’accord OK, OK, OK." Donc là-dessus, je pense que vous avez eu … Quelque chose me dit que vous avez eu vent de cette cassette... Donc de nouveau, je l'ai répété vingt fois.
Deux jours plus tard, vous avez une idée : "Numéro 6. Toilettes" Là, le bonheur... Il est en haut, il m'accueille : "Vous voyez que j'avais raison ! Vous… Maintenant, c'est génial, vous êtes sur toutes les télés ! on ne parle que de vous. C'est formidable. Mon idée était la bonne." Il me dit d'ailleurs, il a préparé les récompenses... A partir de là, j'ai eu le droit de ne plus avoir les mains et les pieds liés, je garde le bandeau, mais enfin… Il me dit "Voilà, je vous ai amené autre chose..." J'entends quelqu'un qui porte quelque chose lourdement, c'est le Coran en dix volumes. (rires) Alors je lui rappelle : c'est une cave, c'est noir, le bandeau... "Oooh, ce n'est pas grave. Vous le ramènerez à Paris!" Alors là il est très content, il me dit: "Ce qui va se passer…, c’est que ça a marché, tout est bien, vous sortez dans une semaine." J'étais estomaquée. Au son de sa voix, à son contentement, à tout, je sentais que lui, il y croyait. Là, il en était sûr, c'était bon. Alors moi aussi. Donc il me ramène à la cave, j'étais euphorique! Enfin, façon de parler.
Dans la cave, j'attends une semaine, je compte les jours. On arrive à sept, on arrive à huit, on arrive à neuf, on arrive à dix, il n'est toujours pas là. A onze, il est là. Onzième jour. "Leïla, toilettes". Il me dit " Ça a pris un peu de retard." Il a déjà un peu… l'enthousiasme a déjà un peu fléchi. Je dis "Qu'est-ce qui se passe?" Il me dit : "Les portables marchent mal." Bon… (regard dubitatif) Deux semaines plus tard, il me dit : "Mais la semaine prochaine, vous sortez, là, c’est bon!" La semaine passe. D'autres jours encore, et à la fin du mois de… mars, puisqu’on est en mars déjà… il me dit : "Ben, il va falloir changer de tactique." Je n'entendrai plus dire jamais le nom de Julia.
Il me dit : on va faire autrement, ça va être long. Donc je suis redescendue dans la cave, et les choses se sont poursuivies telles que je vous les ai racontées. J'attendais et ça… les jours s'égrenaient comme ça… en petites choses, en température qui monte de degré en degré parce que l'été arrive. Il fait cinquante degrés, le type en face de moi de plus en plus chaud et moi aussi. Ça se poursuit, ça se poursuit. Là-dessus, de plus en plus, il me sort de la cellule et je comprends qu'il y a des négociations qui continuent. Il me dit : "C'est long, mais vous sortez la semaine prochaine." Chaque jour, chaque fois que je le vois en tout cas, … on sort de semaine en semaine… Il me pose quand même des questions et je sais que beaucoup de gens se les ont posées. Il me demande: "Est-ce que les gardiens sont gentils avec vous?" Alors… on est embêté, parce que lui il va rentrer après et vous, vous restez avec les gardiens. Donc vous cherchez le sens de la question. Le sens de la question, c'est "Est-ce que ce sont de bons musulmans?" Le sens était, … avait une connotation… Il me demandait "Est-ce que comme femme, ils me manquaient un peu de respect?" C’est le sens de ce qu’il voulait dire. Je disais: "Oui, ce sont des bons musulmans." Et c’était vrai. En ce sens-là. C’est vrai.
Là-dessus, il me… Il y avait les gardiens, effectivement c’était toujours un peu les mêmes, donc on reconnaît un peu les voix. Il y avait trois gardiens… d'après ce que j'ai repéré. Donc c’était… ils arrivaient le matin. Au début, ils savaient pas trop comment faire… Je voyais que ce n'était pas des professionnels. Donc ils demandaient, voilà… Petit à petit, j'ai vu des types qui étaient… des gens normaux, j’allais dire, devenir gardiens de… d'otages. Devenir gardien d'otages, qu’est ce que c’est ? C'est apprendre à arriver à pas de loup derrière vous, pendant que vous buvez le thé le matin, pour voir si par hasard vous ne soulevez pas le bandeau. C'est… se mettre à côté de vous, donc vous ne voyez rien, faire "pssstt!" Vous savez que c'est lui, mais vous savez qu'il vous tend un piège. Il veut voir si vous ne parlez pas avec le type d’en face. Donc si vous allez dire "oui, quoi?" (elle fait le geste de se tourner et de soulever le bandeau qui couvre les yeux). (rires) Donc… petit à petit, la vie, c'était ça aussi, avec les gardiens, … comment on s'habite les uns aux autres... Ce genre de choses là.
Jusqu'au jour où … c'était il y a dix jours maintenant, "Numéro 6, toilettes." Et là, pour la première fois, exactement en même temps : "Numéro 5, toilettes." Donc, on est monté tous les deux, ce type qui était en face avec qui je n'avais pas le droit de parler depuis si longtemps… et en haut, ils nous ont enlevé les bandeaux, et c'était… c’était eux qui étaient masqués. Ils m'ont dit : "Regarde ce qui est à côté". J'ai regardé : c'était Hussein. Pendant tout ce temps, il était à 90 centimètres et je ne le savais pas! Donc… dans cette cave, il faisait noir tout le temps et c’est vrai que… même à l'heure des repas, ils descendaient avec une lampe à pétrole, ce n'est pas ce qui permet le mieux de distinguer les choses. Hussein, de toutes façons, avait -vous avez vu sa photo!- une énorme moustache et… la tête rasée. Et là, la personne que j’avais en face de moi, je l'ai reconnu quand même, mais il n'avait plus de moustache et ils ne lui avaient plus rasé la tête, donc il avait des cheveux, plus de moustache. Donc pour la première fois depuis tout ce temps ils nous ont fait faire la dernière des vidéos ensemble, … donc dans l'inimitable style... de la maison : "Je m'appelle Florence Aubenas..." Alors le message était sobre, "I'm good"... c'était ce qui était écrit sur le papier. Donc là, j'ai compris que peut-être, cette fois-là, on allait sortir…
Huit jours plus tard, on a tous les deux, pour la dernière fois, été appelés: "Toilettes." Et quand on est arrivés en haut des marches, ils nous ont dit : "Today, Paris!" Donc on a su … qu'on allait partir. Et là on est passé sans transition du jogging informe accroupis dans la cave… ils nous ont donné de nouveaux vêtements. Donc j'étais habillée en… tenue telle que les Irakiennes sont habillées dans la rue, … de grand manteau foncé, des sandalettes et un foulard sur la tête. Hussein était en grande tenue blanche. On nous a tendu des chaises. Au début je me suis assise à côté, mais c'était bien sur les chaises qu'il fallait s’asseoir. Ils nous ont dit "du thé?". Puis quand on a eu fini, ils nous ont dit : "Encore du thé?". On était invités d’un coup. Ils nous ont rendu nos affaires, donc mon sac à main, c'est le même, donc celui-ci (elle sort de dessous la table son grand sac noir habituel) (rires) Et dedans il y avait tout. Alors ils nous ont fait comme à la consigne des prisons et des théâtres : "Regardez, il y a tout." Ils ont compté les billets et les dollars.
Je vais raconter un truc que j'espère que Hussein ne m'en voudra pas. Dans un sachet, il y avait ma montre et mes boucles d'oreilles. Et dans un autre sachet, il y avait la bague d’Hussein et son… et sa montre. Et puis, ils me disent… Hussein me dit : "Florence –on pouvait se le permettre-, il faut leur laisser un cadeau." (regard totalement ébahi de Florence) Alors bon, j’ai trouvé ça un peu… (rires) Quand même! Il me dit : "C'est la tradition." (regard stupéfait de Florence) (rires) Je lui dis : "Je veux pas le savoir! moi c'est la première fois." Donc… Il me dit : "Moi je leur ai laissé… -Il y avait deux gardiens ce jour-là- à lui, ma montre. A lui, ma bague! Donc, fais le contraire, tu laisses tes boucles d’oreilles à lui et ta montre à l’autre." Alors j’ai dit "Ah, non!" Il insistait. Moi, je me disais que peut-être que ça veut dire autre chose, on ne sait jamais... Il me dit : ils ont compté l'argent ; il y avait quoi ? 180 dollars dans mon porte-monnaie. Il me dit "Laisse-leur au moins l'argent!" C’est là seule fois où on a parlé d’argent, je vous jure ! (rires) Donc quand même, j’ai dit : " Ça fait cher!" (rires) Donc… l'hôtellerie valait pas ça! (rires) Puis il insistait tellement, j'ai fini par tendre les billets. Et le type les a pris... Ils se sont parlés, puis ils me les ont rendus. Je n'ai pas insisté. (rires) Je les ai rangé dans mon sac.
Là-dessus, ils nous ont expliqué… le plan. Ça allait être très simple. J'étais journaliste, ça tombe bien. Lui était traducteur, ça tombe bien. On allait être avec un chauffeur qui serait chauffeur. Et donc à tous les barrages, on allait présenter nos vrais papiers, nos vrais visages, et on pensait que finalement le système de contrôle informatique était pas encore au point, et donc que personne n'y verrait que du feu. Et de toutes façons, c'est vrai qu’ici les prises d'otages de journalistes font beaucoup de bruit, c’est vrai que là-bas, ils ont beaucoup d’autres soucis. Il y a des voitures piégées, il y a des centaines… des centaines ? des dizaines de morts par jour... Donc on y pense moins aux prises d’otages des journalistes et donc les gens n’avaient toutes les chances de percuter… qui on était. Donc, moi j'ai trouvé ça malin, je le dis bêtement. Je me dis : "ils sont forts quand même!" Donc ils m'ont dit très bien : "Vous n'aurez pas les yeux bandés. Rien" On a encore attendu. Un nouveau thé. Ils ont dit: "Vous avez faim?" C’était rien de le dire ! J'ai dit "oui, j'ai faim". C'est pas difficile, tous les jours, ou j'avais faim, ou j'étais malade. Donc c’était un jour où j’avais faim. Ils nous ont dit : "On vous a fait du poulet." J'ai dit : "Non?" Il était grillé. Ça faisait un moment qu'on en n'avait pas mangé du poulet grillé, à peu près cinq mois. Donc ils nous ont servi du poulet grillé puis la voiture a fini par arriver
; on a attendu un petit moment.
Ils m'ont dit : "Voilà, on va vous bander les yeux." J’ai dit: "Ben… et le plan?" Ils ont dit : "Ah non, dans l'autre voiture seulement." Ils nous ont bandé les yeux, j'étais tellement contente, hein, je n'ai pas discuté! On est arrivés dans l'autre voiture. Et un type m'a dit : "Si tu enlèves le bandeau, on te tire une balle dans la tête." J’ai dit: "Et le plan?" "Il a changé!". Donc le plan avait changé. J'étais la femme du chauffeur, une dépressive, et quand on m'adressait la parole, il fallait que je pleure, ce qui évitait de répondre. J’ai dit "bon très bien" Là-dessus, j’ai dit: "Mais si on me demande de descendre?" "Maintenant, ta gueule!" "OK, OK, OK" Donc on a démarré, et … quand on a rechangé de voiture, ben la voiture d'après, c'était l'ambassade de France… à Bagdad.
Voilà, c’est un peu la chronologie de ce qui s’est passé. Maintenant, je ne sais pas comment on peut faire pour les questions que vous souhaitez poser. Comment on fait ?
Antoine de Gaudemar (directeur adjoint de Libé) : On pose les questions et vous vous présentez.
Inconnu : La personne qui pose les questions se présente, s’il vous plaît !
Mardi 14 juin - 11h44 AFP/Le Monde
La presse roumaine souligne le rôle des "réseaux Ceausescu"
La presse de Bucarest soulignait lundi le rôle des "réseaux Ceausescu" des services secrets roumains dans la libération de Florence Aubenas et de son guide irakien, avec lesquels se sont trouvés les trois ex-otages roumains durant un mois et demi de séquestration.Marie-Jeanne Ion, journaliste roumaine, libérée le 22 mai dernier après 55 jours de détention à Bagdad avec deux autres confrères roumains, a dit avoir été détenue avec Florence. La journaliste francaise à son arrivée a démenti cette information, ajoutant qu'une conférence de presse était prévue mardi pour de plus amples explications."La journaliste française sauvée par les réseaux de Ceausescu", titre en Une Cotidianul, estimant que les otages roumains libérés le 22 mai, ainsi que leur collègue française, "doivent énormément aux réseaux de l'ex-dictateur communiste, constituées d'anciens étudiants irakiens en Roumanie".
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Le sujet fait toujours la Une du quotidien le 14 juin : "Florence a menti" |
Le journal cite des sources proches de la cellule de crise, qui a géré toute l'information pendant la captivité des ex-otages roumains, selon lesquelles "Bucarest a dû faire appel aux agents de la Securitate (police politique communiste), les seuls capables d'activer ces anciens étudiants irakiens en Roumanie afin d'intervenir en faveur des journalistes enlevés".
"Pour négocier la libération de Florence Aubenas et de son guide irakien Hussein Hanoun, les autorités françaises ont utilisé ce même réseaux de Ceausescu", affirme le journal. "La France va-t-elle reconnaître le rôle des services secrets roumains dans la libération de Florence", se demande pour sa part le quotidien Gardianul, citant des officiels de Bucarest qui ont estimé, sous couvert d'anonymat, que la Roumanie a eu "un rôle très important dans cette libération". Le journal Averea reproche pour sa part au président français Jacques Chirac de ne pas avoir mentionné le rôle de la Roumanie dans son intervention télévisée après la libération de Florence Aubenas et Hussein Hanoun. "Chirac s'est borné à rendre hommage à l'extraordinaire mobilisation en France et à l'étranger, sans évoquer explicitement la Roumanie, alors que la famille de Florence a remercié tous les services secrets impliqués", estime le journal.
Mardi 14 juin -10h30 - Propos de François Bayrou - Associated Press
"On ne doit pas tout dire"
Le président de l'UDF François Bayrou a estimé mardi qu»'on ne peut tout dire et qu'on ne doit pas tout savoir sur la libération de Florence Aubenas et Hussein Hanoun.
"L'information, c'est bien, mais s'agissant des otages, je ne suis pas de ceux qui pensent qu'on peut tout dire, qu'on doit tout dire et qu'on peut tout savoir", a jugé François Bayrou sur LCI.
Dans cette "affaire extrêmement difficile", le président de l'UDF a avancé que "le mieux, c'est de ne pas trop gloser ou révéler les ressorts qui ont permis de les libérer". "D'autres affaires peuvent se reproduire".
"Je ne crois pas que ce qui touche les services secrets doit être rendu public", a ajouté François Bayrou alors que la journaliste de «Libération» doit tenir une conférence de presse à 16h00.
Quant au rôle du député UMP de Seine-et-Marne Didier Julia, le président de l'UDF a levé les bras au ciel et confié qu'il "ne sait pas ce qui s'est passé". "C'est très difficile pour le Parlement de faire une mission d'information sur ces membres". "Il faut que le gouvernement fasse son travail et dise ce qu'il a à dire" alors que "le Parlement doit être attentif à la façon dont se comportent ses membres", a noté le député des Pyrénées-Atlantiques. Et de conclure qu"'il y a tellement de zones d'ombre dans cette affaire Julia, qu'il s'en tient le plus éloigné le plus possible".
Mardi 14 juin - Nouvel Observateur - 09h56
La maîtrise et la gloire, par Jean Daniel
Dimanche soir, à Villacoublay, à sa descente d’avion, par les propos qu’elle a tenus alors devant ses pairs, Florence Aubenas faisait penser à Katharine Hepburn évoquant les orages d’"African Queen". Elégance joueuse et humour maîtrisé pour relativiser et rendre en somme dérisoire le tragique de ce qu’elle avait vécu : 157 jours dans une cave, les mains et les pieds liés, un bandeau sur les yeux. Faire passer la joie et la gratitude avant le besoin de la commisération et paraître comme joyeusement dépassée par l’intérêt énorme qu’elle avait suscité, c’était révéler une personnalité faite de maîtrise et de grâce.
Il arrive que des victimes, une fois l’injustice réparée, ne répondent pas sur tous les plans aux attentes de leurs libérateurs. Certains l’ont dit pour Dreyfus, pourtant admirable, après l’Affaire. Chacun s’émerveille de réaliser à quel point Florence, elle, mérite sa gloire. Elle grandit, par son allure, tous ceux qui l’ont aidée. Un mot d’elle en tout cas restera. Quelles étaient les conditions d’incarcération des deux otages, lui demande-t-on ? Elles étaient "sévères", répond-elle en souriant.
Lorsque le mystère des enlèvements sera dissipé, lorsqu’il n’y aura plus d’otages en Irak, lorsqu’il n’y aura plus personne que l’on risque de mettre en danger, nous pourrons plus librement réfléchir sur ce qui conduit un homme à priver un autre de sa liberté alors qu’il sait qu’il n’est coupable de rien. Il y a eu déjà, depuis 2000 ans, bien des débats sur la justice clanique et la vengeance collective. Parce que, dans certaines sociétés où l’individu n’existe pas encore, une morale antique permet de punir le groupe, donc tous ceux qui, innocemment ou pas, en font partie. Jamais on n’a accepté tout à fait, dans une grande partie du monde, l’injonction d’Ezéchiel selon laquelle les fils ne devraient plus avoir les dents agacées sous le prétexte que leurs pères ont mangé des raisins verts.
Mais il y a aussi, d’autre part, la pression – et non la sanction - que l’on exerce sur un être grâce à un chantage sur ce à quoi il tient le plus. Ce genre de pression nous est devenu familier depuis que les enlèvements ont pour motivation principale une demande de rançon : nous voyons cela tous les jours dans les séries télévisées.
Mais l’idée de justifier par la noblesse de la cause ou l’inspiration de la religion ce chantage à la vie d’un innocent ne s’est tout de même pas encore intégrée dans nos mœurs. Les autorités religieuses de l’islam, certaines d’entre elles en tout cas, l’ont bien senti, qui se sont mobilisées pour demander la libération de Florence et ont déclaré considérer désormais le rapt comme un crime, quelle que soit la cause qu’il prétend servir.
Pour influencer les preneurs d’otages, comme cela s’est passé pour notre consœur italienne du "Manifesto", Giugliana Sgrena, on a voulu souligner que beaucoup des journalistes enlevés avaient pris position contre l’intervention américaine en Irak et que certains d’entre eux étaient arabisants et même islamisants. C’était ne pas comprendre que les personnes prises en otages ne le sont évidemment pas pour ce qu’elles sont ou font mais pour la valeur qu’elles ont aux yeux de leur famille et de leur pays. Inutile, donc, de clamer l’innocence puisque ce n’est pas le coupable qui est visé.
Dans l’"International Herald Tribune" de lundi, sous la photo de Florence dans les bras de sa mère, il y avait un grand titre pour un autre article : "Can Irak’s army take care of itself ?" La réponse des rédacteurs était que cette armée ne pouvait manifestement pas se protéger seule des agressions répétées de ses ennemis. Et qu’elle payait un tribut bien plus lourd que ne le font les Américains. Plus de 50 morts par jour et deux à trois fois plus de blessés depuis un mois.
C’est dans ce climat qu’il faut apprécier toutes les affaires d’otages. L’intention commune qui les relie toutes est de faire en sorte que les Américains et tous leurs alliés, irakiens ou autres, se persuadent que les Etats-Unis ne seront jamais en mesure de ramener la paix en Irak. C’est le message que prétendent donner au monde les preneurs d’otages lorsque, au-delà des rançons, en s’attaquant aux journalistes, ils recherchent une notoriété internationale qu’ils organisent et entretiennent sadiquement et savamment.
Mardi 14 juin - AFP 09h03
La Ministre de la Défense : "Certaines infos doivent rester secrètes"
La ministre de la Défense Michèle Alliot-Marie a indiqué mardi que la libération de Florence Aubenas et Hussein Hanoun avait été "une action longue, difficile et dangereuse", ajoutant que "cette libération avait été le fait des services français".Elle a rappelé sur Europe 1 que plus de "cent personnes" avaient travaillé à la libération de la journaliste de Libération et notamment à "retisser les liens permettant d'avoir des informations"."Ce sont les services français et notamment les gens du service action qui ont récupéré, dans des conditions très dangereuses, nos otages", a-t-elle dit.La ministre de la Défense a ajouté qu'"aucune puissance étrangère n'a essayé de s'en mêler". "Nous avons simplement eu, comme dans le premier cas (ndlr, la captivité des journalistes Georges Malbrunot et Christian Chesnot) des contacts, à partir de capitales étrangères, pour essayer d'avoir le maximum d'informations et surtout pour essayer d'établir des liens avec les ravisseurs, d'avoir des intermédiaires fiables", a-t-elle expliqué.Mme Alliot-Marie a souligné que Florence Aubenas ne connaît qu'"une partie de ce qui s'est passé".Elle a fait valoir que certaines informations devaient rester "secrètes", car "il faut que nous gardions toutes les conditions de notre efficacité si jamais des événements de ce type survenaient à nouveau".
Mardi 14 juin - La Tribune de Genève (Suisse)
La résistance irakienne sous-traite ses prises d’otages
Interview d'Hasni Abidi, réalisée par Andrés Allemand.
Quel soulagement! Le calvaire de Florence Aubenas et Hussein Hanoun a donc pris fin dimanche. Mais ce dénouement heureux rappelle en creux une réalité des plus douloureuses: dans le chaos irakien, la prise d'otages est devenue une véritable industrie. Et un marché juteux, affirme Hasni Abidi, directeur à Genève du Centre d'études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam).
L'enlèvement de Florence Aubenas aurait été «crapuleux» plutôt que «politique». Pourquoi refusez-vous cette distinction?
Hasni Abidi : «Crapuleux», c'est beaucoup trop réducteur. Il n'y a pratiquement pas de frontière entre les groupes de résistance armée et le milieu du racket. C'est un phénomène courant. On l'a vu en Algérie, en Colombie, un peu partout: pour financer leur lutte, les mouvements de libération nationale n'hésitent pas à frayer avec les mafias. D'ailleurs, je n'exclus pas a priori que l'enlèvement de Florence Aubenas ait pu être géré par une branche du même réseau qui avait pris en otage Christian Chesnot et Georges Malbrunot.
Pourquoi alors les ravisseurs «crapuleux» ne se présentent-ils pas comme des résistants?
Hasni Abidi : Ils ne vont pas s'en vanter! Pas question d'écorner le mythe de l'insurgé héroïque. Rançonner, ce n'est jamais très glorieux. Mais le problème est là: l'argent fait défaut. Les comptes suspects ont été bloqués à l'étranger et les pays voisins de l'Irak, soumis à une forte pression américaine, ne sont plus d'un grand secours. Dès lors, la prise d'otage est devenue une importante source de financement, qui permet aussi de maintenir un état de non-droit et ainsi mettre en échec le nouveau pouvoir irakien. Des objectifs qui servent aussi les intérêts mafieux...
Comment s'organise cette collaboration?
Hasni Abidi : Les mafieux font office de sous-traitants. Car les insurgés, en somme, ont imité les forces américaines, qui confient le sale boulot à des mercenaires. Repérer des victimes potentielles, procéder à l'enlèvement, garder les otages... Autant de commandes effectuées pour le compte de groupes de résistance, qui définissent pour leur part le contenu des revendications. Cela explique pourquoi les victimes de différents enlèvements partagent parfois la même «prison». Plusieurs commanditaires ont recours aux services des mêmes geôliers.
Une véritable industrie!
Hasni Abidi : Et une industrie particulièrement juteuse. N'oublions pas, outre les otages étrangers, les dizaines de victimes irakiennes! Ce qui n'est pas très difficile à organiser, vu l'anarchie qui règne en Irak. L'économie ressemble de plus en plus à un grand marché noir. On sait que des millions de pétrodollars ont disparu dans la nature. Les frontières, faute de douaniers, sont de véritables boulevards pour la contrebande. Ventilateurs, téléviseurs, réfrigérateurs... On peut tout acheter au noir dans les marchés de Bagdad. Vous n'imaginez pas le nombre de voitures sans plaques d'immatriculation qui circulent dans la capitale!
Lundi 13 juin à 19h16 - Source: France Inter
Libération de Florence Aubenas : ce que l’on sait et ce que l'on doit peut-être se résigner à ne pas savoir
Chronique de Dominique Bromberger, Regards sur le monde
J’ai parlé, il y a une heure environ, avec l’un des otages roumains libérés. Je lui ai demandé s’il pouvait confirmer les propos du directeur de Libération Serge July, selon lesquels il y aurait encore d’autres otages dans le lieu où étaient détenus Florence Aubenas et Hussein Hanoun. Le seul fait qu’on puisse lui poser cette question a provoqué une détresse profonde chez cet homme. «Vous ne pouvez pas me poser une question pareille, a-t-il dit. Si je vous répondais oui, je mettrais en danger très sérieusement la vie de ceux qui pourraient rester. Et je pense que c’est pour cela que Florence hier soir n’a pas voulu confirmer que nous avions passé de très longues journées ensemble».
Deux heures auparavant, le responsable gouvernemental, qui a sans doute suivi au plus près les affaires d’otages français, m’avait donné, quant à lui, une autre raison du silence observé par ceux qui savent : « Le peu de publicité qui avait été donné à nos contacts avec les ravisseurs de Christian Chesnot et de Georges Malbrunot a eu un effet négatif. L’un des personnages qui nous a servi d’intermédiaire a été "grillé". Nous aurions aimé pouvoir avoir de nouveau recours à lui pour Florence Aubenas et Hussein Hanoun. Mais c’était devenu impossible ».
De ces entretiens, on peut, je crois, sans mettre en danger qui que ce soit, retirer et exposer quelques éléments.
Ce ne serait pas le même groupe qui aurait réalisé les deux prises d’otages. Le premier, pour Chesnot et Malbrunot, était plus politique, plus divers dans sa composition. Le deuxième, celui de Florence Aubenas, des journalistes roumains et peut-être de quelques autres, a été plus sensible aux arguments religieux. C’est après l’appel du Cheikh Kardawi, un imam radical installé au Qatar, ainsi qu’après ceux de dignitaires saoudiens que la situation a commencé à se débloquer, tandis que, dans les premiers enlèvements, les appels des religieux n’avaient pas eu d’effet immédiat. Ce ministre, pourtant très précautionneux dans son expression, affirme : "Il n’y a pas de lien avec l’affaire Chesnot-Malbrunot".
Autre différence : l’implication de Didier Julia et de ses hommes. "Quand Didier Julia a été interpellé par Jean-Pierre Raffarin, dit notre interlocuteur, il s’est retrouvé le lendemain devant la DGSE et ce qu’il nous a dit ne nous a apporté aucun élément nouveau. Par la suite, il n’a pas repris contact avec nous. Dans l’enlèvement Chesnot-Malbrunot, nous avions pu nous poser des questions sur le rôle de la Syrie, dans la mesure où ses «affidés» avaient été hébergés longtemps sur le territoire de ce pays. Cette fois-ci, ce n’était pas le cas. Et il n’y a eu, je le répète, aucune revendication politique".
Une rançon a-t-elle été versée ? Non, disent en chœur tous ceux qui savent ... sans chercher à dissimuler que même si c’était "Oui", on ne nous le dirait pas.
Faut-il parfois se résigner à ne pas tout savoir ? La démocratie, c’est vrai, en pâtit. Mais si cela permet de sauver des vies… Peut-être est-ce nécessaire… Au moins jusqu’à preuve du contraire…
Lundi 13 juin - Invité de RTL Soir, Georges Malbrunot (en ligne de Téhéran).
"Toute chose n’est pas bonne à dire"
On a observé hier soir les silences et la discrétion de Florence Aubenas sur certaines questions sensibles. Est-ce que c’est une consigne des services secrets ?
Georges Malbrunot : Ecoutez, nous concernant, rien ne nous avait été demandé. La seule chose, la seule consigne qu’on nous avait demandé de respecter, c’était de ne pas insulter nos ravisseurs, parce que, nous avait-on dit, penser aux prochains, et c’était le 23 décembre. Et la DGSE –hélas- ne s’était pas trompé puisque quinze jours après Florence et Hussein ont été enlevés. Donc je ne sais pas si dans le cas de Florence on lui a demandé de ne pas parler d’un certain nombre de choses. De toutes façons, vous savez, comme on avait coutume de dire, dans une affaire d’otages, on ne sait pas tout et tant mieux parce que toute chose n’est pas bonne à dire. Ce qui est important, c’est que les otages soient rentrés et soient rentrés apparemment sains et saufs.
Serge July, le patron de Libération, disait tout à l’heure : "Poser la question de la rançon, c’est criminel".
GM : Aucun état ne reconnaîtra avoir versé une rançon dans la moindre affaire d’otages et dans ce domaine-là justement, aucun Etat n’a de leçon à donner parce que personne n’est vierge. Donc, ça fait partie … –je ne sais s’il y a eu rançon ou pas- c’est une pratique qui n’est pas inhabituelle, qui n’est pas à mon sens moralement répréhensible, donc c’est quelque chose qu’il faut garder au secret parce que sinon, si on lève ça, c’est la porte ouverte à d’autres prises d’otages. L’important, c’est qu’il y ait un pays qui accepte de négocier avec les ravisseurs et qu’à l’issue des négociations, eh bien, les otages rentrent.
On a vu hier soir Florence Aubenas souriante, détendue à son retour. Vous aviez l’air aussi en forme quand vous étiez rentrés en décembre. Est-ce que c’est un moment d’euphorie qui disparaît ensuite assez rapidement ?
GM : Alors, c’est un état d’euphorie,… oui effectivement, mais c’est aussi, je dirais, une espèce d’état second parce que vous êtes libre mais 24 heures auparavant vous étiez encore dans le noir. Vous êtes avec le ban et l’arrière ban de la République, mais ce ne sont pas des choses qui sont vraiment importantes. Ce qui compte, c’est le retour à la liberté mais vous n’appréciez vraiment encore votre liberté retrouvée parce que vous passez de la nuit à la lumière. Effectivement, il y a un état d’euphorie, je ne sais pas si on peut dire ça… Effectivement, on a envie de parler, on a envie de s’ouvrir, on a envie de vider ce fardeau et ce boulet d’angoisse qui a été accumulé, et puis ensuite, eh bien, ça retombe un petit peu et puis après, il faut recoller… Moi je me souviens que physiquement je me sentais bien mais j’avais la tête un peu lourde, je n’arrivais pas à dormir plus de quatre heures consécutives les premières nuits parce qu’il faut quand même réajuster son corps avec son esprit, avec sa tête et tout ça prends du temps…
Il faut combien de temps ?
GM : Ecoutez il faut des
mois. Parce que le souvenir ne s’efface pas mais ensuite l’émotion qu’on peut en ressentir lorsqu’on se remémore ce genre d’événements, lorsque je revoyais des cassettes vidéo, quand on implorait de l’aide du gouvernement français ou bien lorsque je voyais un… l’ultimatum, des proches qui étaient saisis de peur… tout ça faisait un petit peu craquer, ça me faisait sangloter et donc il faut du temps avant de digérer tout ça et on le digère d’autant mieux qu’on le sort et qu’on l’exhume. Je pense quand même qu’il faut six mois, un an avant de retrouver un état à peu prés normal. Parce que moi, je m’en suis bien sorti, je pense. Mais il y a quand même une pression qui a été très forte. J’ai quand même du mal à rire encore de tout cela. Je prends ça avec de la distance, j’ai observé cela d’une manière un peu journalistique mais… Florence, j’ai trouvé qu’elle avait beaucoup de distance, beaucoup d’humour vis-à-vis de sa détention. C’est sans doute très bien. Alors c’est sans doute une façon de sortir de cette angoisse accumulée, mais si je n’en garde pas de traumatisme, j’ai du mal quand même à en plaisanter, quoi. Parce que c’est quand même une période qui a été difficile et grave. Voilà, on garde çà au fond de sa mémoire, on essaie de le reléguer au tréfonds de son imagination, de son esprit, mais avec le temps, dans la mesure surtout où il n’y a pas de traumatisme, il n’y a pas eu de menace de mort, où il n’y a pas eu de simulacre d’exécution, eh bien la récupération se fait plutôt d’autant mieux, d’autant moins longue.
Lundi 13 juin à 16h31 - Source: NouvelObs.com
Florence a bien été retenue avec les otages roumains
L'ancien ministre des Affaires étrangères Michel Barnier confirme l'information donnée dimanche par la journaliste roumaine Marie-Jeanne Ion. Dimanche à son arrivée à Paris, Florence Aubenas, interrogée sur ce point, avait marqué un temps d'hésitation avant de répondre par la négative. Elle s'en expliquera devant la presse mardi à 16h00.
L 'ancien ministre des Affaires étrangères Michel Barnier, a confirmé lundi 13 juin que la journaliste Florence Aubenas avait bien été détenue avec les ex-otages roumains.
"Ce que je peux confirmer, puisque l'une de ces otages (roumaine, ndlr) l'a dit hier après-midi, ça nous avait été rapporté immédiatement après leur libération et nous avons gardé cette information pour nous naturellement, c'est qu'ils avaient été détenus ensemble dans le même endroit", a déclaré sur RMC Michel Barnier, qui a quitté son poste quelques jours avant la libération de Florence Aubenas.
"Alors, est-ce que c'est le même groupe qui détient des otages différents, est-ce que ce sont des groupes différents qui ont le même endroit de gardiennage de détention, je ne peux pas le dire, mais nous vérifierons cette information", a-t-il ajouté. Après avoir marqué une longue hésitation, Florence Aubenas avait démenti dimanche à Villacoublay avoir été détenue en Irak avec les ex-otages roumains, contrairement à ce que ces derniers avaient affirmé peu après l'annonce de sa libération. Elle doit donner mardi à 16h00 une conférence de presse.
Le quotidien Libération publiait déjà lundi matin le témoignage de Marie-Jeanne Ion, journaliste roumaine, qui raconte en détails avoir été détenue avec Florence Aubenas en Irak.
Interrogée à Bucarest par un correspondant de Libération, Marie-Jeanne Ion journaliste de Prima TV, a dit son "soulagement": "Je peux enfin parler et dire à quel point Florence Aubenas nous a aidés à passer les moments durs de notre détention".
Elle a été retenue en otage pendant un mois et demi avec ses deux confrères et leur guide irakien. "Florence Aubenas et son guide se trouvaient déjà dans le sous-sol de dix mètres carrés quand on nous y a emmenés. J'avais les yeux bandés, mais j'ai senti qu'il y avait quelqu'un d'autre dans la pièce. J'ai alors demandé si l'on parlait anglais ou français, mais personne ne m'a répondu. On m'a assise à même le sol. Quelque temps plus tard, j'ai senti une présence à côté de moi. C'était Florence. Elle a chuchoté en français, puis en anglais et m'a parlé des règles des ravisseurs : la première étant de ne pas discuter entre nous", a dit la jeune femme.
"Au début, j'avais très peur et je lui ai demandé si on lui avait fait mal.
Elle m'a rassurée, en me disant avoir été plutôt bien traitée. Mais c'était très dur. (...) On nous donnait peu de nourriture : du riz, du pain, des tomates, des cornichons, du thé le matin. Florence nous disait tout le temps avoir envie d'un bon steak, alors que moi je lui parlais du café que nous allions boire une fois sortis d'ici", témoigne-t-elle.
Elle reconnaît avoir tenu grâce à sa consœur de Libération : "elle nous encourageait tous, dans les moments de déprime".
"Au début, nous parlions peu entre nous, par peur des punitions. On pouvait nous menotter ou nous priver de dîner, mais, petit à petit, nous nous sommes rendu compte que dans la cellule il ne pouvait pas y avoir de caméras vidéo, comme l'avaient affirmé les gardiens" |