Malgré des avancées sur
le plan juridique, les photographes et les documentaristes ont
toujours autant de difficulté à travailler.
Sur la photo, les visages d’un jeune
homme et d’un enfant apparaissent, souriants, derrière
un hublot aménagé dans la paroi d’un aquarium
géant. Tout autour se détachent poissons et plantes
aquatiques. Ce cliché, pris par un photographe de l’agence
Urba à Boulogne-sur-Mer, a servi d’illustration
à un article consacré aux nouveaux aquariums,
publié par le mensuel ça m’intéresse
en octobre 1999. Quelques temps plus tard, le groupe Prisma
Presse, qui édite le magazine, se voit poursuivi pour
atteinte au droit à l’image.
En 2002, le verdict tombe. L’éditeur est condamné
à verser des dommages et intérêts non seulement
au jeune homme, qui est en fait l’oncle du petit garçon,
mais également au père et à la mère
de l’enfant, sans oublier la fiancée du jeune homme…
Au total, la facture s’élève à 7500
euros. Une facture dont devrait s’acquitter l’agence
Urba, contre laquelle s’est retournée Prisma. L’affaire
a été rejugée en appel jeudi 17 mars, devant
le tribunal de Lille, et la décision de justice est attendue
le 12 mai.
L’exemple est emblématique des dérives du
droit à l’image des particuliers. "Ce qui
est scandaleux, c’est que des gens qui ne sont même
pas sur la photo obtiennent des dommages et intérêts"
s’indigne Mariette Molina, présidente du Syndicat
national des agences photographiques et d’illustration
générale (Snapig).
Ce cliché s’est d’ailleurs vu décerner
le prix "des Claques" par l’Observatoire de
l’image lors d’un colloque organisé, vendredi
18 mars, au Salon du livre. Sous le titre "Un pixel, des
picsous, l’image marchandisée ou le sujet confisqué",
les intervenants ont abordé le délicat problème
des photographes ou des documentaristes confrontés aux
multiples restrictions dans l’exercice de leur métier.
Le droit à l'image des biens ou des
personnes est souvent invoqué pour réclamer des
compensations financières. Les procès se sont
multipliés. Toutefois, comme le souligne Laurent Merlet,
avocat : "Aujourd'hui, un équilibre est recherché
par la Cour de cassation. L'information prime sur le droit des
personnes." De même, le récent arrêt
de la Cour de cassation, qui a débouté Daniel
Buren et Christian Drevet de leur demande de dommages et intérêts,
a été accueilli avec soulagement (Le
Monde du 18 mars). Les deux artistes reprochaient à
quatre éditeurs de cartes postales d'avoir commercialisé,
sans leur autorisation, des images de la place des Terreaux,
à Lyon, réaménagée par leurs soins.
Malgré ces avancées sur le plan
juridique, Mme Molina considère que la liberté
de photographier reste entravée dans un domaine très
particulier, celui de l'image du patrimoine. "Refus de
photographier, autorisations contre paiement de taxes et de
redevances, voire publication purement et simplement empêchée...
Confrontés à un véritable parcours du combattant,
photographes et agences sont peu à peu interdits d'accès
à l'œuvre", explique-t-elle. Manque de gardien,
comme au Musée Bossuet de Meaux, ou absence de réponse
du Musée de Vizille, les refus s'accompagnent souvent
d'un renvoi vers une photothèque "officielle".
Parfois, l'autorisation est accordée, mais la redevance
est dissuasive. L'exemple du Musée Favre de Montpellier,
qui réclamait, en 2001, 145.000 euros pour la prise de
vue de 22 peintures, est resté fameux. Sans atteindre
ces sommets, photographier le domaine de Versailles nécessite
le versement d'une redevance de 470 euros par jour. Au Musée
Rodin, l'écot est fixé à 45 euros par œuvre
auquel s'ajoutent les frais de mise à disposition des
agents de surveillance. Quant à la basilique Saint-Denis,
les tarifs varient suivant l'usage de la photographie, de 1070
euros la journée pour un reportage magazine à
760 euros pour des cartes postales, ou 3050 euros pour un usage
publicitaire.
L'accès à l'œuvre est une
chose, la diffusion de la photographie en est une autre. Un
éditeur musical qui souhaitait illustrer la pochette
d'un coffret de CD avait choisi un cliché de l'Opéra
Garnier fourni par un photographe indépendant. Contacté,
le service de communication de l'Opéra a envoyé,
en retour, une facture de "droit d'exploitation de l'image
de la salle". Le droit d'exploitation de l'image apparaît
de plus en plus souvent sur le chemin des photographes. Il est
même la raison d'être de la société
Viaduc Exclusive Diffusion, patronnée par la Compagnie
Eiffage du viaduc de Millau et l'architecte anglais Norman Foster.
L'audiovisuel n'est pas épargné
par ces dérives du droit à l'image. "Pour
une interview d'un quart d'heure dans un parc, une municipalité
réclamait 150 euros. Maintenant, il y a une taxe d'occupation
de l'espace public. Surtout, il y a une marchandisation de la
relation entre le filmeur et les personnes filmées. Les
rapports deviennent malsains", raconte Daniel Kupferstein,
documentariste et membre d'Association des cinéastes
documentaristes (Addoc).
"Le droit à l'image n'est pas uniquement marchand,
il traduit une angoisse par rapport à la création
et à la diffusion des images. Alors que nous ne pouvons
échapper aux images, beaucoup de gens essayent de rétablir
un contrôle. Mais il y a une grande hypocrisie à
évoquer le préjudice subi au moment où
la photographie cesse d'être un attribut de la personne",
conclut le psychanalyste Serge Tisseron.
Copyright : Le Monde,
du 22 mars 2005. 
La Cour de cassation limite le droit d'auteur
de Daniel Buren et Christian Drevet
Article de Michel Guerrin et Florence
Morice
"C'est un printemps pour la liberté
d'éditer !" Ainsi s'exprime l'avocat Gérard
Ducrey, spécialiste du droit à l'image, après
l'arrêt de la Cour de cassation qui, mardi 15 mars, a
débouté les artistes Daniel Buren et Christian
Drevet. Ces derniers sont les auteurs, en 1994, du réaménagement
de la place des Terreaux, à Lyon. Ils reprochaient à
quatre éditeurs d'avoir reproduit et commercialisé
des cartes postales de la place sans leur autorisation et sans
mentionner leur nom au verso des cartes.
Les artistes réclamaient 15 000 euros
à chaque éditeur pour le préjudice subi
et 3 800 euros de dommages et intérêts pour chacune
des images commercialisées. Ils ont été
déboutés par le tribunal de grande instance de
Lyon en avril 2001, puis par la cour d'appel en mai 2004.
La Cour de cassation confirme la décision de la cour
d'appel. Si elle reconnaît que le réaménagement
des deux artistes constitue "une œuvre en soi",
elle considère toutefois que ladite œuvre "se
fondait dans l'ensemble architectural de la place des Terreaux,
dont elle constituait un simple élément"
et qu'"une telle présentation litigieuse était
accessoire au sujet traité".
Plusieurs bâtiments sont en effet visibles sur cette place
historique : l'hôtel de ville, du XVIIe siècle,
modifié par Mansart, le palais Saint-Pierre, qui abrite
aujourd'hui le Musée des beaux-arts, et une fontaine
sculptée par Bartholdi en 1889. C'est aussi pour ces
bâtiments que les cartes postales attirent le public.
Et pas seulement pour la présence de l'œuvre de
Buren et Drevet, loin d'être massive : des colonnes élevées
en face du palais Saint-Pierre et 69 mini-fontaines de marbre,
servies par un jeu de lumière qui varie en fonction de
l'heure.
La Cour de cassation, en substance, estime que tant que l'œuvre
de Daniel Buren et Christian Drevet n'est pas photographiée
isolément il n'y a pas d'atteinte au droit d'auteur.
Pour Gérard Ducrey, avocat de l'Union professionnelle
de la carte postale, il s'agit "d'une révolution
dans le droit à l'image pour les œuvres du service
public. (...) D'un coup d'arrêt aux opérations
de confiscation de l'espace public" par certains artistes.

Cet avocat fait d'abord référence
aux procès intentés par des propriétaires
qui reconnaissent leur maison dans une publication. M. Ducrey,
plus précisément, vise des architectes, auteurs
de bâtiments célèbres construits avec de
l'argent public, qui demandent un droit d'auteur (rétribué)
chaque fois que leur œuvre figure dans un journal, un livre,
sur une carte postale, une affiche. C'est le cas de la pyramide
du Louvre, de la Bibliothèque nationale de France, de
la Grande Arche de la Défense... Dans ces exemples, l'œuvre
constitue la partie centrale de l'image - ce n'est pas le cas
pour la place des Terreaux.
L'arrêt de la Cour de cassation est important, car les
tribunaux privilégient souvent le droit d'auteur - surtout
lorsque l'usage de l'image est commercial (une carte postale)
et non à titre d'information (un journal). Reste à
savoir si, à l'avenir, la Cour de cassation rendra un
arrêt similaire pour une œuvre qui est la raison
d'être de l'image. Gérard Ducrey juge cette évolution
inévitable : "Le XXIe siècle sera celui de
l'image, et la Cour a montré qu'elle était disposée
à s'y adapter." Il veut brandir cette jurisprudence
dans un nouveau conflit : le viaduc de Millau, inauguré
en décembre 2004. L'avocat est saisi par des éditeurs
de cartes postales à qui il est interdit de photographier
le viaduc en raison d'un contrat d'exclusivité signé
avec un éditeur concurrent.
Copyright : Le Monde,
du 18 mars 2005. 