Le journaliste marocain, souvent sous-payé,
mal formé, continue à se débattre avec
les problèmes.
Quelle image se fait-on du journaliste au Maroc actuellement?
Personnage influent, introduit dans des cercles fermés
au commun des mortels, le journaliste est également cette
personne privilégiée car informée, dans
un pays où l’information reste l’apanage
d’une certaine élite. Parfois, il est aussi ce
gratte-papier miteux, oeuvrant dans un milieu capricieux où
la précarité du présent n’a d’égal
que l’incertitude de l’avenir. En somme, le journaliste
jouit au Maroc d’une image aussi mitigée que l’est
sa profession. Une profession faite de hauts et de bas où
la gloire côtoie souvent le désespoir et la déchéance.
Car, au-delà du vernis des apparences, le journalisme
marocain couve en son sein des niches de misères et nombre
de défaillances qui se répercutent directement
sur les conditions de travail des journalistes et sur leur rendement.
Un sondage largement évoqué lors des assises de
Skhirat parle d’une fourchette de salaires variants entre
un minimum de 1.500 Dirhams (135 euros)
et un maximum de 9.000 dirhams (820 €)
dans le milieu de la presse régionale et partisane.
Dans la presse arabophone indépendante, la situation
n’est pas plus reluisante. En revanche, dans la presse
francophone privée, la situation s’améliore
sensiblement. C’est ainsi que la moyenne de salaires varie
entre un minimum de 6.000 Dirhams (545
€) et atteint dans certains cas les 30.000 Dirhams
(2720 €). Pour autant, n’allons pas conclure
que la presse francophone soit épargnée par les
problèmes. Loin de là. Bien plus que la presse
arabophone, elle subit elle aussi le déficit de lectorat
et l’étroitesse du marché. Un marché
dominé par la presse étrangère, qui représente
54% des titres présents dans les kiosques marocains et
qui se taille 22% du chiffre d’affaires global des ventes
de la presse au Maroc. Elle subit en outre la concurrence acharnée
des autres supports de publicité que sont la télévision,
les panneaux d’affichage et les médias virtuels.
En somme, même la presse francophone, souvent présentée
comme l’enfant prodige de la presse marocaine, a son lot
de problèmes.
Au fil des ans, la presse étrangère ainsi que
des chaînes, telles qu’Al Jazeera ou Al Arabia,
ont imposé un nouveau style journalistique. Ces médias
ont en effet hissé la barre des attentes des lecteurs
marocains en termes d’écritures à un niveau
difficilement égalable, dans les conditions actuelles
de l’exercice de la presse au Maroc. De son côté,
le journaliste marocain, souvent sous-payé, de surcroît
mal formé, continue à se débattre avec
les problèmes de son secteur qui influent sur son rendement.
Polyvalent, non-spécialisé et touche-à-tout,
son style reste souvent en deçà des attentes des
lecteurs marocains, qui exigent une écriture rapide,
fraîche et concise, insistant sur l’information
plutôt que le commentaire.
Intervenant à Skhirat lors des assises
nationales de la presse qui se sont tenues les 11 et 12 mars,
André Préfontaine, le président du Conseil
de la presse canadienne, a beaucoup insisté sur la différence
entre information et opinion: "Le journaliste doit éviter
de confondre entre une opinion personnelle et une information
susceptible d’intéresser le lecteur", a-t-il
déclaré lors d’un atelier consacré
à la nécessite de la formation continue pour hisser
le journalisme marocain à de meilleurs niveaux. Une question
qui beaucoup dominé les débats à Skhirat,
tant le besoin est pressant. Actuellement, ce genre de formation
est quasi inexistant dans les mœurs des entreprises de
presses marocaines. Que ce soit dans les techniques de rédaction,
de traitement de l’information ou simplement dans la langue,
rares sont en effet les publications qui financent des cycles
de formation au profit de leurs journalistes. Ceci reste de
l’ordre de l’anecdotique.
Pour ce qui est de la liberté d’expression, presque
rien n’est tabou au Maroc. Ce débat semble aujourd’hui
dépassé. Lors des assises de Skhirat, on a même
évoqué la question de ce qui est sacré
et ce qui ne l’est pas. Présent sur place, Jamal
Berraoui, journaliste, n’a pas manqué de déclarer
que: "Le roi du Maroc est actuellement le chef d’État
le plus maltraité par sa presse".
Lors de ces mêmes assises, le gouvernement, par la voix
de son Premier ministre, Driss Jettou, s’est engagé
à ce que les peines privatives de liberté pesant
sur les journalistes soient supprimées. La problématique
se situe donc ailleurs et elle tourne autour de deux pôles:
liberté et responsabilité du journaliste. En somme
une «liberté responsable», tributaire du
respect de l’éthique de la profession. À
cet effet, nombre de participants aux assises ont insisté
sur la nécessité de créer une instance
déontologique d’autorégulation du secteur
de la presse, à l’image de la HACA pour l’audiovisuel.
Il y eut aussi consensus sur la nécessité, non
seulement d’améliorer la condition salariale des
journalistes, mais également de les doter des outils
nécessaires pour un meilleur rendement journalistique.
Ce qui est l’objet même du contrat-programme, qui
instaure un certain nombre de garanties que l’entreprise
de presse doit présenter. C’est notamment le cas
du salaire minimum des journalistes, de la couverture sociale
et du minimum de journalistes qu’une rédaction
doit compter, et qui a été fixé à
sept. En contrepartie, l’État s’est engagé,
par décision royale, à consacrer une enveloppe
budgétaire annuelle de 50 millions de Dirhams (4.550.000
€) destinée à la mise à niveau
des entreprises de presse, conformément à un contrat-programme
visant la modernisation des structures et l’amélioration
des conditions matérielles des professionnels du secteur.
Cette subvention bénéficiera aux entreprises qui
s’engagent à respecter les dispositions de ce contrat-programme,
relatives notamment à la transparence, au développement
et à la modernisation des structures des entreprises
de presse.
Article
de Majdouline El Atouabi, paru dans Maroc-Hebdo
du 18 mars 2005. 